Que fait-on le soir de Noël ? Les uns vont dans les églises pour célébrer la messe de minuit, les autres se réunissent en famille et attendent la venue du Père Noël. Alors, on circule, on cause, on rit et on raconte n’importe quoi ! À Dampsmesnil, il en est de même, on bouge, on va à la messe, on papote. Pourtant si tout paraît ordinaire, rien n’est vraiment pareil qu’ailleurs !
 
Aveny est un gentil hameau à quelques enjambées de Dampsmesnil. Dans ce hameau, Madame de Cacaux Rouge possède une mare ; comme partout, cette mare a des canards, des rives incertaines, des grenouilles qui brisent les nuits d’été. Mais de plus, l’eau de cette mare détient un pouvoir surnaturel, vérifié à maintes reprises et respecté par tous les habitants : les hommes qui y plongent sont instantanément et définitivement transformés en bêtes ! Pas de crainte exagérée, ils ne deviennent pas des monstres, ni des loups-garous, ni des dragons abominables. Le seul risque couru est de devenir cochon, vache, âne ou dindon selon la nature humaine qu’ils possèdent.
Bien sûr, depuis que cette puissance a été découverte, la mare est évitée par tout un chacun. On n’y vient plus jamais nager, ni pêcher ou même abreuver le bétail. Les hommes ont bien trop peur d’un faux pas, d’un accident qui les ferait rentrer à la maison confondus avec le reste de leur troupeau.
 
Au début de notre histoire, il a été précisé que tout paraît normal à Dampsmesnil, mais rien n’est naturel ! Ainsi, la pierre branlante, une grosse borne plus haute qu’un homme, plus large que la croix qui se trouve dans l’église et plus forte que cent chevaux réunis. Au milieu des champs, elle se dresse dans le sol comme un caillou lancé par des extraterrestres ; autrefois, une légende prétendait même que Gargantua avait ôté un gravier de sa chaussure et l’avait laissé tomber ici. Mais ce n’est qu’une légende ! Toutes les hypothèses sur l’origine de la pierre branlante sont permises, mais aucune n’est prouvée à ce jour. Par contre, ce qui est certain, c’est que le soir du 24 décembre, la pierre branlante quitte son champ et va se désaltérer par la voie des airs. Où va-t-elle précisément ? Dans la mare de Madame de Cacaux Rouge, bien sûr. Et personne n’en doute, même si personne n’y a jamais assisté.
Évidemment, disent les malins, quand on sait qu’une pierre plus forte que cent chevaux réunis passe en rasant les mottes, on ne va pas traîner dans la campagne et risquer de la croiser ! Ce n’est pas uniquement pour cette raison qu‘on évite de sortir, comme on le fait partout ailleurs. La véritable cause de cette prudence est plus simple : quiconque rencontre la pierre branlante en voyage est figé sur place, instantanément et définitivement ! Et cette vérité est prouvée par la multitude de roches qui parsèment les plaines et les champs ! Croyiez-vous qu’elles poussent naturellement dans une terre agricole si riche ?
 
Récapitulons, récapitulons.
L’eau de la mare de Madame de Cacaux Rouge change les hommes en bêtes. L’énorme pierre branlante va y boire le soir de Noël et fige les personnes qui sont témoins de son déplacement. Toutes ces raisons justifient que les villageois et les paysans autour de Dampsmesnil se montrent extrêmement prudents, ils préfèrent se serrer tous ensemble dans l’église pour la messe de minuit, écouter le curé faire son sermon et retourner à la maison aussitôt la messe dite.
Voilà donc les fameuses retrouvailles et les grandes discussions de la soirée : dans les maisons après la messe ? Pas du tout ! La vérité est toute autre et bien plus simple en même temps.
Qui donc ouvre de grands débats si chaque famille se renferme entre ses quatre murs ? Le bon sens apporte seul une réponse raisonnée : à défaut d’entendre parler les hommes, ce sont les animaux dans les étables, dans les écuries, dans les bergeries qui discutent.
Au premier coup de cloche annonçant la naissance de Jésus, les bêtes s’agenouillent comme le bœuf et l’âne le firent dans la crèche ; ils penchent leur tête pleine de douceur et protègent le nourrisson qu’ils imaginent dans leurs grands yeux. Puis, les chevaux, les vaches, les ânes et tous leurs congénères se redressent et profitent de l’absence de leurs maîtres partis à l’église ou attablés près du sapin.
— Comment as-tu apprécié les coups de bâton du père Jardinier à la fin de l’été ? demande le lourd percheron, rude à la tache.
— Oh, il était fatigué, reconnaît l’âne doux mais têtu, la moisson a été dure cette année. Et puis, je me souviens qu’il avait bu un petit peu plus de cidre que d’habitude, ce jour-là.
— À ce propos, renchérit le cheval, je crois qu’il n’y a pas qu’à la moisson qu’il vide bien son godet. C’est de plus en plus souvent son tour. Un maître qui boit ne doit plus avoir le droit de conduire son attelage, parce que dans ces cas là, qui est-ce qui ramène tout le monde et qui doit connaître le chemin : le cheval ou le poivrot ?
— Lui, il est bourré tôt de temps en temps, dit l’âne hilare, et moi je suis bourricot tout le temps !
Çà en amuse certains, mais les pauvres bêtes battues par les hommes trop violents, les pauvres bêtes trop lourdement chargées par les paysans qui ont peur de l’orage menaçant, celles qui sont pincées à chaque traite par les fermières pressées de s’amuser dans la paille, celles qui sont saignées à la tonte par des mains débutantes, toutes ces bêtes meurtries ne l’entendent pas de la même façon. À ce moment-là de l’année, elles conviennent ensemble du sort qu’elles veulent réserver à leurs maîtres : c’est là que sont convenues les vacheries, les cochonneries et autres âneries à faire dans les mois à venir. C’est le soir de Noël que les animaux en débattent, à Dampsmesnil.
 
Il reste un détail que je dois évoquer pour ne pas vous exposer à un danger certain.
De nos jours, les esprits éclairés s’amusent de savoir que les bêtes discutent à Noël, que la pierre branlante se promène par la voie des airs et que l’eau de la mare de Madame de Cacaux Rouge transforme les hommes en animaux. Mais le détail important que je dois vous apporter porte justement sur ce dernier point : les anciens du pays n’oubliaient jamais que celui qui doutait et ironisait sur le pouvoir de la mare ne s’en amusait pas deux fois. Sinon, le pire l’attendait…
Mais ceci est une autre histoire !

Composition de Jean-Patrick BEAUFRETON - à partir de diverses sources