Elles vinrent toutes s’y amarrer presqu’en même temps, et le fleuve, si animé l’instant d’auparavant, parut désert.
Un bruit lointain grandissait. Simplicien se dit : “Voici l’heure de la barre”. Il se rappela le plaisir qu’il éprouvait dans son enfance à guetter l’arrivée de la barre, et, tout en marchant, il écoutait le bruit lointain des flots et tenait ses yeux fixés sur le fleuve. Bientôt il vit accourir, avec une plus grande vitesse qu’un cheval lancé au galop, les eaux refoulées violemment par la marée, écumeuses, bondissantes et formant en travers du cours du fleuve une formidable barre haute de six pieds. La barre passa, bruyante et rapide, et le fleuve, changeant son cours, parut remonter vers sa source, en pliant et en tordant les saules de ses bords.
Le religieux continua son chemin, mais, comme une irrésistible marée, le flot des souvenirs envahissait son cœur à mesure qu’il s’approchait de sa ville natale.
Bientôt il atteignit les premières maisons du faubourg de Caudebec, humbles demeures adossées aux rochers où grimpaient des vignes et des roses, toits amis, où jadis le religieux connaissait par leurs noms bien des enfants, bien des mères. La chaleur était très forte ce jour là ; les filets séchaient au soleil ; les gens se tenaient à l’ombre dans les maisons, et personne ne passait sur la route poudreuse.
Frère Simplicien franchit le pont-levis et ces fortifications qui conservaient encore les traces du siège si héroïquement soutenu contre les Anglais quatre-vingts ans auparavant. Les gardes de la porte jouaient aux dés, les rues étaient désertes. Seules, quelques bonnes femmes filant sur le seuil des boutiques, quelques jeunes filles qui cousaient des gants et bordaient des chapeaux, assises aux croisées, et cinq ou six vieux mariniers qui causaient sous les tilleuls de la grande place, regardèrent passer le bon frère, dont le capuchon était rabattu. - Quel est donc ce moine ? se dirent-ils. Ce n’est pas le messager ordinaire de l’abbaye, ni le frère Richard, ni le frère Jean-Marie. Jamais on n’a vu ce frère à Caudebec.
Un mendiant curieux le suivit, mais le mendiant était boiteux. Le frère marchait très vite et l’eut bientôt distance.
Frère Simplicien se dirigeait vers l’église, mais, au lieu d’y entrer, il tourna vers le presbytère, et fut tout étonné de le trouver démoli. Lorsqu’il avait quitté Caudebec, en 1483, le curé habitait encore l’hôtel de la Sirène, jolie maison achetée à l’abbaye de Saint Wandrille par les trésoriers de l’église, moyennant une rente de cinq louis un sol huit deniers et deux chapons ; mais, en 1499, la maison de la Sirène, échangée contre une autre, avait fait place aux échafaudages du portail projeté, et le curé demeurait de l’autre côté de l’église. Un enfant indiqua ce changement au frère, et il alla soulever le heurtoir historié du nouveau presbytère.
Un clerc introduisit frère Simplicien dans une chambre basse, où le curé, assis, lisait dans un gros livre posé sur un pupitre de chêne sculpté. Le bon prêtre se leva et reçut le message du Révérendissime Abbé de Saint Wandrille avec autant de respect et de joie que si c’eût été une lettre du Roi. La lettre, du reste, renfermait, sous les lacs de soie et le sceau fleurdelisé de l’abbaye, une enveloppe de parchemin pleine de pièces d’or et sur laquelle étaient tracés ces mots : Offert à Notre Dame de Caudebec pour l’achèvement de son église et la construction de la flèche d’icelle.
- Mon bon frère, dit le curé, je vais lire la lettre du Révérendissime Abbé de Saint Wandrille, et y répondre illico. Auriez-vous l’obligeance d’attendre une petite heure et de vous charger de ma missive ?
- Assurément, monsieur le curé.
- Eh bien, veuillez passer dans la salle, mon clerc vous offrira un pot de cidre.
Mais le frère Simplicien ne se laissa pas tenter ni par les instances du bon prêtre, ni par le cidre écumeux et couleur de topaze que le petit clerc apportait dans un pichet de faïence de Rouen, et il demanda la permission d’aller attendre à l’église que la réponse du curé fût prête.
Tandis qu’il s’y rendait, le curé lisait et relisait la lettre de Dom Jehan de Brametot, comptait les pièces d’or, et, avec la sage lenteur propre aux Normands, préparait une belle feuille de parchemin, taillait sa meilleure plume, se faisait apporter par son clerc encre noire, encre rouge, fils de soie, cire et cachet armorié de la paroisse Notre Dame de Caudebec, et, après y avoir bien réfléchi, écrivait posément au Révérendissime Abbé.

Julie LAVERGNE - La flèche de Caudebec