Une jeune fille fit rencontre d’un beau Monsieur habillé de velours rouge et monté sur un élégant cheval noir, dans la commune de la Cochère, voisine de celle où je suis née. Le Monsieur, la voyant éplorée, lui demanda la cause de son chagrin.
— Quel sujet, lui dit-il, ma belle enfant, fait couler vos pleurs ?
La demoiselle répondit :
— Mon bon Monsieur, je cherche une place pour entrer en condition. Voici la nuit qui arrive et je ne sais où je vais pouvoir la passer.
Le Monsieur lui dit :
— Si vous voulez, mon enfant, je vous prendrai à mon service.
On convint du prix et le Monsieur engagea la jeune fille à monter derrière lui, où elle se trouva placée comme par enchantement. Le cheval marcha si vite qu’elle ne put rien remarquer sur son passage. Enfin on arriva à un château de belle apparence mais qui paraissait noirci par le temps. Le Monsieur conduisit la jeune fille par de longs corridors éclairés sans qu’on aperçût ni chandelles, ni lampes : une lumière clair-obscure paraissait naturelle à cette habitation. Arrivés dans une pièce éclairée de la même manière, le Monsieur dit à la jeune fille :
— Votre travail, mon enfant, sera facile ; vous n’aurez qu’à filer et a entretenir du feu sous cette chaudière. Pour votre nourriture, vous la trouverez toujours prête dans ce petit buffet.
Il lui fit voir qu’il était déjà bien garni de sucre, de confitures, de pain, de cidre et de viandes qui paraissaient délicieuses.
— Mangez, dit-il, de tout ce qui vous plaira, et n’épargnez rien.
La jeune fille, contente de sa bonne rencontre, se promit joyeuse vie, puis le Monsieur rouge lui dit encore :
— Tous vos désirs seront satisfaits comme je vous l’ai promis ; mais n’oubliez pas les ordres que je vais vous donner : il vous est défendu d’ouvrir cette chaudière pendant mon absence qui durera quelque temps.
Il partit et bien des jours, des mois, des années se passèrent sans que l’homme rouge revint. La jeune fille ne pouvait supputer le temps, car dans ce lieu, il ne faisait ni jour, ni nuit. Elle filait peu, mais elle avait grand soin de faire bouillir la chaudière, dans laquelle elle entendait pourtant parfois un bruit étrange. Elle aurait bien voulu l’ouvrir ; la crainte la retenait. Un jour, ou plutôt un moment qu’elle s’ennuyait de son nouveau genre de vie, la curiosité l’emporta : elle ouvrit la chaudière. Quelle fut, grand Dieu ! sa surprise et sa douleur, lorsqu’elle aperçut sa mère qui était morte depuis sept ans et qu’elle faisait brûler depuis bientôt trois années. Elle fondit en larmes sans pouvoir proférer une parole.
— Je suis punie, lui dit la malheureuse damnée, pour t’avoir laissée trop faire tes volontés. J’avais oublié le précepte : Qui aime bien, châtie bien. Hâte toi de fuir. Je ne peux t’en dire davantage.
L’homme rouge était déjà là ; il referma promptement la chaudière, et, s’adressant à la jeune fille :
— Je suis forcé, dit-il, de tenir ma parole. Je t’ai promis que tu serais libre à ta volonté.
Dans un instant, la jeune fille se retrouva à la place où le Monsieur rouge l’avait prise sur son cheval, qui n’était lui-même qu’un démon transfiguré. L’infortunée rentra chez son père, obtint son pardon et, jour et nuit, pria pour sa mère, en implorant la miséricorde du Tout Puissant. Enfin, après plusieurs années de repentir, sa mère lui apparut et lui dit :
— Je suis heureuse d’avoir, par mes douleurs, servi à ta conversion qui m’a aussi été précieuse puisque tes prières et tes larmes ont obtenu de la clémence de Dieu ma délivrance. Dispose-toi pour une fin prochaine ; je vais te préparer une place dans le séjour des élus.
La jeune fille mourut trois jours après cette apparition, et le Monsieur rouge, autrement le diable, n’obtint ni la mère ni la fille.

Marthe MORICET – Récits et contes des veillées normandes