Du vivant de la fille d’un seigneur de Tonneville qu’on ne désigne pas autrement que sous le nom de Demoiselle, il y avait procès entre les deux paroisses pour la propriété de la lande, que chacune voulait posséder seule. Ce procès qui durait depuis longues années, la Demoiselle le prit si fort à cœur qu’elle s’écria un jour :
– Oui, si j’avais un pied dans le ciel et l’autre dans l’enfer, je retirerais le premier pour avoir la lande toute entière.
Ces mots furent répétés et commentés dans le public, et à sa mort on s’attendait à quelques prodiges ; on ne s’était pas trompé : sa mort fut naturelle à la vérité, mais le lendemain le clergé étant venu pour l’enterrer, on descendit le corps du catafalque où il avait été déposé, et l’on se mettait en devoir de l’enlever, quand, arrivés auprès de la porte extérieure, les porteurs furent obligés de s’arrêter et déposer le cercueil, tant il était devenu lourd tout à coup.
Après s’être reposés un instant, ils essayèrent de le reprendre, mais il leur fut impossible de le soulever. Les hommes les plus robustes de l’endroit furent inutilement appelés ; les chevaux qu’on y attela ne réussirent pas davantage ; on fut obligé de renoncer à l’inhumation en terre sainte et il fallut consentir à la faire sous le seuil même de la porte cochère où le cercueil est encore.
Depuis ce moment, les landes de Tonneville et de Flottemanville sont chaque nuit visitées par la Demoiselle, qui s’y promène en grande robe blanche, épiant les passants pour les jeter dans les fossés, et, quand elle a réussi, s’enfuyant avec de grands éclats de rire. Un jour, un laboureur attardé qui traversait ces landes entendait une voix répéter de temps à autre :
– Où coucherais-je cette nuit ?
Le paysan, lassé d’entendre ces paroles et voulant plaisanter :
– Avec moi, répondit-il.
Il n’avait pas achevé ces mots qu’une dame blanche s’asseyait derrière lui sur la croupe de son cheval et passait ses bras autour de lui ; le paysan tremblait de tous ses membres, l’animal prit le mord aux dents et courut se précipiter dans une espèce d’étang qui se trouve au bas de la lande. Heureusement que l’eau n’était pas assez profonde pour engloutir l’homme et l’animal, et qu’il parvint à sortir de ce mauvais pas ; la dame avait disparu au moment où le cheval était entré dans l’eau.

Jean FLEURY - Traditions populaires des environs de Cherbourg