Il n’est pas de plus fâcheux voisinage, pour les terres arables, que celui des bois. Outre qu’elles ne sont point exemptes de servitudes communes à la plupart des champs, elles ont de plus l’inconvénient d’être, pendant une grande partie du jour, privées des rayons du soleil, par suite de l’ombre que projettent leurs incommodes voisins. Cette circonstance nuit considérablement à leur fécondité. C’est un assujettissement que l’on doit cependant supporter et auquel on ne peut se soustraire, car chacun est libre de planter son terrain comme il lui plaît, et d’ailleurs il faut des bois.
Telle ne fut pas pourtant l’opinion du plus ancien propriétaire d’une pièce qui bordait autrefois, à l’est, le bois de Feuguerolle.
Cet homme ne put voir transformer en bois le champ contigu au sien. Il ne put se résigner à laisser pousser et grandir, sur la lisière de sa propriété, les cépées de chênes qui étendaient, d’année en année, des ombres mouvantes de plus en plus grandes et de plus en plus fantastiques, sur les sillons qui en devenaient d’autant plus stériles.
Bon sang normand ne peut mentir, en conséquence, notre homme présenta une requête à la vicomté des Andelys, afin qu’il fût ordonné au planteur de bois de faire arracher la partie du taillis qui projetait cet ombrage envahisseur, et de lui payer des dommages et intérêts pour le préjudice causé à son champ. Si l’ombre délinquante n’eût été de sa nature insaisissable, notre plaideur ne se fût pas fait faute de l’appréhender au corps ; mais, privé de cette satisfaction, il dut se borner à joindre à sa demande la mesure prise, à l’heure la plus basse du jour, de cette ombre intruse.
Malgré une pièce aussi accusatrice, il fut débouté de son instance et condamné au dépend. Il interjeta aussitôt appel à la Cour du Parlement de Rouen ; mais la cour confirma la sentence des premiers juges, par un arrêt du mois de juin 1685.
Furieux de l’inutilité de ses efforts, l’intrépide plaideur se fût volontiers pourvu devant Minos, qui passe pour un juge expert dans la jurisprudence des ombres ; mais comme il ignorait où siège ce mystérieux tribunal, force lui fut d’abandonner l’intimé qu’il avait si longtemps harcelé, tourmenté de ses procédures. Il s’en prit alors à un autre de ses voisins, sur lequel il se vengea, en faisant à son tour un bois du champ qui avait si fort ému son ombrageuse susceptibilité. Heureusement, ce voisine était d’un caractère plus placide et d’une humeur plus accommodante. Il prit la chose du bon côté et n’y trouva point à redire : autrement, et pour peu qu’il eût voulu lui aussi appliquer la maxime par pari refertur, cette partie de notre territoire serait bientôt devenue une véritable forêt.
Le singulier dénouement de cette histoire, c’est que l’irascible Normand qui avait allumé cette guerre de chicane, appauvri par les frais auxquels il avait toujours été condamné, laissa une succession si embarrassée que, bois ou champ, le lopin de terre qui avait occasionné tous ces procès, dut être vendu et fut adjugé à l’un des héritiers de son adversaire.
Les mânes du plaideur durent en être bien mortifiés et se demander un peu tard si, comme le chien de la fable, ils n’avaient pas lacher la proie pour l’ombre.

BROSSARD DE RUVILLE - Histoire de la ville des Andelis