— Mais viens donc voir dans la cheminée ! c’est extraordinaire ! »
Le bonhomme se leva aussi vite qu’il put et regarda en ouvrant de grands yeux. La fève avait poussé pendant la nuit ! Ah ! certes, non, ce n’était pas une fève comme les autres : sa tige était grosse comme le tronc d’un arbre moyen ; ses feuilles, plus longues et plus larges que des souliers d’homme, étaient disposées en forme d’échelle ; enfin, elle croissait à vue d’œil.
« Eh bien, la mère, fit le bonhomme en se frottant les mains, qu’est-ce que je te disais hier soir ?
— Bah ! ce n’est point cette fève-là qui va nous donner à manger.
— C’est possible ; mais voyons, ne bougonne pas : je vais partir dans un instant. »
…………………………

Le bonhomme Misère recommença sa tournée habituelle ; cette fois, il reçut partout un bon accueil. Quand il rentra, il faisait encore jour, et son bissac était rebondi.
Pendant son absence, la fève avait tellement grandi que sa tête atteignait le ciel.
« Eh bien, mon trésor, dit la mère Misère, qui n’avait jamais été de si belle humeur, qu’est-ce que nous allons demander au bon Dieu ?
— Ma bonne, si tu veux m’en croire, ne nous pressons point ; nous ne pouvons pas demander trente-six choses, n’est-ce pas ?
— C’est vrai, » répondit la mère Misère avec un soupir.
Toutefois, comme elle n’avait pas un bœuf sur la langue, elle la fit tourner à rendre jalouses une douzaine de commères.
…………………………

« Sais-tu ce qu’il nous faut, mon vieux ? dit-elle à son mari, le lendemain matin en s’éveillant.
— Ma foi, non.
— Eh bien, il nous faut ici même une maison bien close et bien chaude, avec quatre ou cinq pièces, et dedans tout ce qui est nécessaire pour être heureux.
— Tu as raison. Ah ! quel bonheur ! Je ne vais plus tendre la main ni traîner mes vieilles jambes. »
Le bonhomme, en s’aidant des feuilles de la fève, monta sans trop de fatigue jusqu’au paradis. Il aperçut saint Pierre presque aussitôt.
— Qui es-tu et que veux-tu ? » lui demanda brusquement le porte-clefs du ciel.
Misère, un peu intimidé, lui raconta son existence malheureuse, l’histoire de la fève et la conversation qu’il venait d’avoir avec sa digne épouse.
« Sois content, dit saint Pierre adouci, ta femme aura ce qu’elle souhaite. »
Le bonhomme remercia le saint et s’en alla.
Quand il quitta la dernière feuille de son échelle merveilleuse, il trouva tout changé autour de lui ; à la place d’une pauvre cabane, il voyait une maison spacieuse et magnifique. il se croyait le jouet d’un rêve, lorsque sa femme lui sauta au cou et l’embrassa maintes et maintes fois ; il ne pouvait plus en douter, cette belle maison était à lui, son bonheur était réel.
…………………………

Mais il avait compté sans sa femme. Un mois s’était à peine écoulé qu’elle lui demanda de remonter au ciel pour obtenir une nouvelle faveur.
« Nous sommes heureux, dit-elle, mais notre grand âge nous empêchera de l’être longtemps. Va donc prier saint Pierre de nous rajeunir. »
Le bonhomme, qui était faible de caractère, suivit le conseil de sa femme. Il obtint satisfaction, mais tout juste.
…………………………

Au bout d’une semaine, la femme de Misère, qui était redevenue jeune, déclara qu’elle serait malheureuse tant qu’elle n’aurait pas sur le front une couronne de reine. Son mari lui adressa des remontrances, s’emporta,… et dut céder.
« Écoute, gronda saint Pierre, tes vœux sont exaucés, mais au revoir, et ne reviens plus. »
Malgré cette défense, dès le lendemain, le bonhomme se présenta de nouveau devant saint Pierre.
« Encore toi ! s’écria le saint ; c’est insupportable ! Dépêche-toi de t’en aller.
— Je vous en prie…
— Non, va-t’en tout de suite.
— Je vous en supplie, bon saint Pierre, écoutez-moi ; c’est la dernière grâce que je vous demande.
— Que veux-tu donc ?
— La reine mon épouse désire être la sainte Vierge, et je serais content d’être le bon Dieu. »
À ces mots, le saint se leva vivement, montra la porte à Misère et lui dit d’un ton de justicier :
« Si tu avais été plus raisonnable, tu aurais été admis au nombre des élus ; mais comme ton ambition n’a pas de limites, tu vas retourner à ta première position, et tu resteras, sur terre indéfiniment. »
…………………………

Ces paroles se sont accomplies, car, depuis des siècles, la misère existe parmi les hommes, et il y a tout lieu de croire qu’elle existera encore après nous.

Louis BASCAN - Légendes normandes