Dans la commune de Sainte-Marie-Laumont, à un détour de la route pittoresque resserrée entre la Souleuvre et de hautes collines, se dresse un énorme roc. C’est sur le sommet de ce roc que se trouvait, il y a longtemps, bien longtemps, la demeure du bonhomme Misère et de sa femme.
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Il était vieux et pauvre, le bonhomme Misère ; aussi était-il obligé de mendier pour vivre.
Un soir qu’il revenait chez lui, les jambes lasses et le bissac presque vide, il aperçut à distance un homme qui s’avançait dans la direction du bourg ; plein d’espoir, il s’assit sur le bord du chemin pour l’attendre.
Le bonhomme Misère n’avait décidément pas de chance ce jour-là : le voyageur était vieux, cassé, couvert de haillons, épuisé de fatigue. Il avait l’air si misérable, que le bonhomme, saisi de pitié, l’arrêta, lui parla doucement, ouvrit son bissac et lui offrit la moitié des aumônes qu’il avait reçues.
« Merci de tout mon cœur, » dit le pauvre homme. Après avoir fouillé dans sa poche, il ajouta :
« Tenez, prenez cette fève ; conservez-la précieusement, car elle vous portera bonheur. »
Misère garda la fève dans le creux de sa main et s’éloigna.
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Quand il rentra chez lui, sa femme se chauffait au coin de la cheminée, devant une flamme chétive. Elle était ridée comme une vieille sorcière et elle grelottait de froid et de faim.
— Eh bien, demanda-t-elle à son mari, la journée a-t-elle été bonne ? Que rapportes-tu ?
— Femme, répondit-il d’une voix joyeuse, je rapporte le bonheur !
— Le bonheur fit-elle avec amertume, nous sommes trop vieux maintenant pour le connaître ; donne-moi ton bissac.
— Ah ! il n’est pas bien lourd.
— Que veux-tu dire, alors, avec ton bonheur ?
— Ne t’emporte pas, ma femme ; j’ai autre chose à te donner… Vois-tu cette fève ?
— Oui, je la vois ; et après ?
— Eh bien, je ne l’échangerais pas contre l’or du monde entier.
— Montre-la-moi… Peuh ! cette fève-là est comme les autres.
— Oui… et non.
— As-tu fini de te moquer de moi avec tes énigmes ?
— Je ne me moque pas de toi. Cette fève est comme les autres, sans doute, mais elle a une vertu que les autres n’ont point : elle peut nous porter bonheur.
— Ah ! ah ? Ah !…
— Je te répète…
— Laisse-moi donc tranquille !
— Je t’assure…
— Voyons, qui te l’a donnée ?
— Un vieillard que j’ai rencontré sur la route et qui m’a dit…
— Alors, à ton âge, tu crois le premier venu qui te raconte des sottises ? Est-ce que tu me croirais, moi, si je te disais que j’ai été dans la lune cet après-midi ?
— Ce n’est pas la même chose.
— Comment ! ce n’est pas la même chose ! Quel malheur de vieillir !
— Tu peux bien parler ainsi, toi qui as l’air d’une vieille chouette.
— C’est ça, tu perds ta journée, tu inventes une histoire bête comme une oie, et quand je te dis ce que je pense, tu me montres une fève et tu m’insultes ! Ça ne se passera point comme ça, par exemple ?… Tiens, la voilà dans le feu, ta fève ; va la chercher si tu veux. »
Le bonhomme fut si abasourdi qu’il resta comme cloué au sol, la bouche bée. Il regarda la fève : elle était au milieu de la flamme, mais le feu ne la brûlait point. Il voulut la saisir : elle semblait scellée dans la pierre de l’âtre.
« Allons, dit la mère Misère soudain apaisée, viens manger de la bonne soupe que j’ai faite ; ça nous mettra du baume dans le cœur. Nous dormirons mieux après. »
Le bonhomme, tout étonné, mangea, but, écouta distraitement sa femme qui bavardait comme une pie, et, rompu de fatigue, s’allongea sur un lit de paille. Lorsqu’il se mit à ronfler, la mère Misère enleva ses sabots, se coucha sans bruit, et bientôt la cabane fut plongée dans l’ombre et le silence.
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Le lendemain matin, la mère Misère trottinait déjà depuis quelque temps lorsqu’elle jeta un cri de surprise :
« Ah ! Misère, viens donc voir !

— Quoi ? qu’est-ce qu’il y a ? dit le bonhomme, qui venait de s’éveiller et qui bâillait.
— Mais viens donc voir dans la cheminée ! c’est extraordinaire ! »
Le bonhomme se leva aussi vite qu’il put et regarda en ouvrant de grands yeux.

à suivre...
Louis BASCAN - Légendes normandes