À l’est du château est la tour de l’Aigle. Là vivait autrefois une jeune fille belle et pure comme la pensée de l’innocence. Alfroy, son tuteur, la tenait sous les verrous ; il voulait la contraindre à l’aimer ; il voulait s’unir à elle par des liens indissolubles ; mais le cœur de la pupille avait senti l’amoureuse flamme. Arthur, simple écuyer, était possesseur de ce trésor inestimable. Loïse, c’était le nom de la belle captive, avait vu quinze fois la ravenelle sauvage fleurir sur les murs du château ; Arthur comptait dix-huit printemps. Sous l’habit du ménestrel, il s’était introduit dans le manoir, et le farouche Alfroy l’avait pris à ses gages. À la faveur de ce déguisement, le gentil ménestrel pouvait à chaque instant du jour voir son amie, entendre ses doux aveux… Ce bonheur fut un songe. Une duègne* perfide trahit les deux amants, Alfroy chercha le bel Arthur pour l’occire ; l’amour le couvrit de son aile ; il conserva la vie, mais il perdit plus, il perdit sa maîtresse. Loïse fut enfermée dans ce donjon ; là, gémissante, les yeux fixés sur les flots mobiles, tant que durait le jour, elle leur demandait Arthur… Une nef à la blanche voile s’approchait-elle du rivage, son cœur palpitait, elle croyait en voir descendre son ami : vaine espérance ! Un soir, la jeune captive pleurait en songeant au ménestrel fugitif ; elle l’appelait encore… O surprise ! une voix touchante a répondu, c’est la voix de son amant ; elle regarde à travers les barreaux ; qu’aperçoit-elle ? C’était Arthur au pied de sa prison, luttant dans une faible nacelle, contre la vague en courroux.
— Adieu, douce amie, lui dit-il ; ne pouvant plus vivre pour toi, je vais chercher la mort : la Palestine sera mon tombeau. Donne une larme à mon trépas, mais avant que je quitte ces lieux, accorde-moi un gage de ton amour.
Loïse tremblante cherche à le détourner de sa fatale résolution ; elle lui crie de rester pour l’aimer et lui rendre la liberté ; mais les vents emportent sa prière… Elle lui jette un mouchoir trempé de ses larmes, Arthur le baise avec transport, le pose sur son cœur, dit adieu à sa maîtresse, et la nacelle le porte sur l’autre rive.
 
Depuis le départ d’Arthur, le soleil avait trois fois rendu la vie à la nature, lorsqu’un jour, au lever de l’aurore, Alfroy fit amener devant lui sa pupille inconsolable.
— Ce soir, lui dit-il d’une voix semblable au bruit du tonnerre, ce soir, je serai ton époux.
— Arthur a reçu mes serments, répond l’infortunée, je suis à lui tant qu’il vivra.
Le féroce Alfroy lui présente un mouchoir teint de sang, et lui dit avec un sourire amer :
— Vos nœuds sont rompus.
Loïse épouvantée veut parler ; le cri de la douleur expire sur ses lèvres ; il sortit un soupir de sa bouche, ce soupir fut le dernier.

J. MORLENT - Voyage du Havre à Rouen par la Seine en bateau à vapeur