Dans la royale abbaye de Saint Wandrille, vers la fin du XVe siècle, vivait un frère convers à qui l’Abbé, pour de très bonnes raisons, avait imposé le nom de frère Simplicien. C’était un très bon religieux et qui s’acquittait à merveille de son office de jardinier ; mais, hors de là, il ne fallait rien lui demander. Il paraissait ignorer toutes choses, et, bien qu’il ne fût pas astreint à la clôture, ne sortait jamais de l’enceinte du monastère.
Un jour, pourtant, le Père Abbé, voulant envoyer une lettre pressée au curé de Caudebec, et n’ayant personne autre de disponible, dit au prieur Dom Benoît de Guerbaville de dépêcher à Caudebec le frère jardinier.
- Mais, mon Révérend Père, objecta Dom Benoît, frère Simplicien est capable de se perdre en route.
- C’est impossible, reprit l’Abbé : notre frère Simplicien est né à Caudebec, il l’a toujours habité jusqu’à son entrée en religion ; il n’est ici que depuis une quinzaine d’années, et ce n’est pas en quinze ans que l’on oublie le chemin de son pays, surtout quand ce chemin est une belle route toute droite, longue d’une lieue tout au plus.
- Vous avez raison, mon Révérend Père, mais le frère Simplicien est si contemplatif, si distrait ! Ne vaudrait-il pas mieux envoyer quelqu’un de la ferme ?
- Non ; la lettre contient des pièces d’or, et je ne puis la confier qu’à une personne tout à fait sûre et discrète. Dom Benoît, je vous trouve un peu bien raisonneur pour un bénédictin.
Le religieux en convint, s’humilia et alla transmettre au frère jardinier les ordres du Père Abbé.
Sans répliquer un mot, frère Simplicien posa son râteau, se lava les mains, essuya son front en sueur, et, rajustant sa robe à larges manches qu’il avait un peu relevée dans sa ceinture pour travailler plus aisément, suivit Dom Benoît chez le Père Abbé.
Quelques minutes après, le frère, pour la première fois depuis quinze ans, franchissait la porte fortifiée de l’abbaye et cheminait à l’ombre des saules et des peupliers qui bordent les rives charmantes de la Fontanelle.
Frère Simplicien avait tout au plus trente-six ans. Il était fort et robuste, et, bien que la chaleur fût grande ce jour-là, le peu de chemin qu’il venait de faire ne semblait pas avoir dû le fatiguer. Il s’assit au pied d’un hêtre, pourtant, dix minutes après avoir quitté l’abbaye, et regarda tristement le clocher, qu’on apercevait encore au-dessus des arbres touffus et des toits de chaume du village. Et si quelqu’un se fût glissé près du bon frère, il l’eût entendu murmurer : - O bienheureuse solitude ! une heure à passer loin de toi va me paraître un siècle. J’espérais si bien mourir sans t’avoir jamais quittée !
Il se releva, jeta encore un regard sur la vallée de Saint Wandrille, et se remit en marche. Bientôt, il arriva au bord de la Seine, et le riant aspect du fleuve et de ses rives sembla dérider son front pensif.
Alors, comme à présent, non seulement rochers, forêts et coteaux fertiles se reflétaient dans les eaux abondantes et paisibles de la Seine, mais les châteaux et les monastères dont nous admirons les ruines étaient dans toute leur splendeur. Tours et clochers innombrables, émergeant de la sombre verdure, embellissaient encore la Normandie, et, sur le fleuve, de nombreuses barques passaient, témoignant du grand commerce qui se faisait alors, la France vivant en pais sous le sage gouvernement du roi Louis XII et du cardinal Georges d’Amboise.
À l’embouchure de la Fontanelle, les abbés de Saint Wandrille avaient fait creuser un port, et, au moment où le frère Simplicien arrivait au rivage, il vit que plusieurs barques, quittant le milieu du fleuve, faisaient force de rames pour gagner le port. Elles vinrent toutes s’y amarrer presqu’en même temps, et le fleuve, si animé l’instant d’auparavant, parut désert.
Un bruit lointain grandissait. Simplicien se dit : “Voici l’heure de la barre”. Il se rappela le plaisir qu’il éprouvait dans son enfance à guetter l’arrivée de la barre, et, tout en marchant, il écoutait le bruit lointain des flots et tenait ses yeux fixés sur le fleuve.

à suivre...

Julie LAVERGNE - La flèche de Caudebec