À peu de distance de la planche des Vaux de Souleuvre, les voyageurs nocturnes voyaient un poulain étalé en travers de la voie. Sa lugubre mission était de tenter d’abîmer bêtes et gens dans l’eau fangeuse qui se répandait sur le chemin des deux côtés du lit de la rivière. Apercevait-il quelqu’un, il se levait brusquement, puis, la gueule démesurément ouverte, les yeux ardents et rouges comme des charbons allumés, il hurlait et avançait, essayant d’étourdir par ses ruades pour ensuite assommer et piétiner à son aise. Si on lui tenait tête hardiment, il faisait volte face, reculait puis allait se réfugier dans un coin de l’antique cimetière du prieuré de Souleuvre. Si on l’y acculait en frappant ferme, il filait sous les coups et disparaissait en poussant de grands ébeuillards (cris de frayeur) dans une trompe violente qui l’emportait dans la vallée de la Vire, où le diable le plieumait (épilait) pour s’être laissé vaincre.


En ce temps-là, les chemins rocailleux et profonds qui entouraient Montchauvet furent aussi hantés par un spectre de coursier arabe, pur sang, couleur pie. La bête fringante descendait les rampes et remontait les cavées à une rapidité étourdissante. Malheur alors aux cavaliers ou aux piétons qui se trouvaient sur son passage ; sans pitié, il les couchait à terre. Sa course furibonde effrayait les cavales et les faisait virer, renversant les cavaliers, tandis qu’il manifestait sa joie par des ricanements sardoniques. Par une belle nuit d’été, l’animal mystérieux s’arrêta au centre du bourg, vis-à-vis de l’habitation d’une blanchisseuse. L’unique fermeture en bois qui tenait la fenêtre close et les volets rapprochés l’empêchaient de percevoir les rayons lumineux de l’antique lampe à bec et à huile qui éclairait l’ouvrière. À un moment donné, cette dernière incommodée par la chaleur du charbon, ayant poussé la croisée pour prendre l’air, aperçut l’intrus à quelques pas d’elle. Elle poussa un cri d’effroi ; il disparut aussitôt et on ne le revit jamais.

A. MADELAINE