Sur le bord de la Seine, au pied d’une côte très élevée, se trouve à une petite distance de Rouen, le village de Port-Saint-Ouen. C’est là que vécut l’héroïne du drame touchant que nous allons rapporter, et que déjà peut être nos lecteurs connaissent. Pour cela, nous allons nous transporter dans la pièce principale d’une chaumière de Port-Saint-Ouen. C’était un sombre appartement aux poutres saillantes, à la haute cheminée, et qu’éclairait seule une petite fenêtre plombée. L’ameublement consistait en un grand bahut de cœur de chêne sculpté et placé près de la porte, une couche à rideaux de serge verte, une table ronde et grossière, puis quelques sièges et un grand fauteuil. Sur la cheminée était un crucifix couronné de buis bénit, entre deux vases de faïence remplis de fleurs.
Trois personnes s’y trouvaient alors ; dans le fauteuil, une vieille femme assoupie, des mains de laquelle s’étaient échappées des pièces de linge qu’elle raccommodait ; près de la fenêtre, deux jeunes gens ; – Vincent, le jeune marin, qui devait partir sous deux jours pour un long voyage ; Nina, la jeune fille, bonne, douce et tendre, qui ne pouvait se résoudre à voir son ami s’éloigner.
— Laisse-moi faire ton bonheur, Nina ! C’est pour toi que je pars.
— Non, oh ! non, tu ne partiras pas :
— Mais il le faut, ma bien-aimée, il le faut !
— Mais, moi, je te dis que je t’aime ! que je veux que tu sois le fils de ma mère, de ma pauvre vieille mère ! Allons, tu resteras, n’est-ce pas ? Tu es ma vie ! la joie de mes jours !
Elle lui baignait les mains de pleurs ; son teint, pâle d’ordinaire, était vivement animé, ses grands yeux bleus étaient voilés de larmes qu’elle ne cherchait même pas à essuyer. Il ne pouvait résister courageusement à tant d’affliction.
— Si tu savais ce qu’il m’en coûte pour te quitter, oh ! tu me laisseras bien aller sans essayer de me retenir ?…
— Ma mère, ma mère ! s’écria-t-elle en se précipitant vers celle-ci qui s’éveilla, oh ! dites-lui de demeurer ! car, voyez-vous, s’il part… je le sens, je… je deviendrai folle !
— Allons, enfant, dit la vieille femme en l’attirant sur son cœur, tandis que le jeune homme, appuyé contre le bahut, au fond de la chambre, jetait alternativement des regards sombres et douloureux vers le ciel dont l’azur se montrait aux carreaux de la fenêtre, et sur les deux femmes ; allons, mon enfant, tu dois être raisonnable… Tu ne saurais épouser Vincent maintenant, vous êtes pauvres tous les deux… Ce voyage lui procurera quelque argent, vous serez plus heureux ! Puis, un an ! qu’est-ce qu’un an d’absence ? Sois forte, et prends confiance en Dieu !
— Qui vous dit que la mer sera calme, que le ciel sera pur, que son navire sera heureux ? Un an sur mer !… Vous le voulez, ma mère, qu’il parte donc ! puisqu’il est insensible à mes larmes.
— Vous verrez que je reviendrai vite.
Trois jours après, par une fraîche et joyeuse brise matinière, la barque qui devait conduire le jeune homme au navire en partance à Rouen, s’arrêta à la jetée de Port Saint Ouen. Vincent, accompagné par sa bien-aimée, arriva au bord de la Seine et jeta un regard douloureux autour de lui :
— Adieu, Nina !
— Adieu, Vincent, je ne passerai pas un jour sans prier Dieu pour toi !
— Moi, pas un, sans songer à toi !
Ils s’embrassèrent, la barque partit.
Bon vent à Vincent, bon vent au vaisseau qui le porte ! Mon Dieu ! Bonne fortune à tous les deux, Seigneur ! car s’ils ne revenaient pas… Oh ! elle l’a dit, elle deviendrait folle !
 
Il y avait deux ans que Vincent était parti, et rien n’était venu révéler qu’eût ou non fait un voyage heureux. Rien ! pas un navire ne l’avait rencontré ; pas un capitaine n’en avait entendu parler. Tout ce qu’on savait, c’est qu’il y avait eu de terribles tempêtes ; c’est que des débris avaient été jetés sur plus d’un rivage… C’était tout… C’était trop, hélas ! Nina était devenue triste et sombre ; sa tête s’était inclinée sous le fardeau de la douleur ; pauvre enfant ! Il y avait dans son cœur beaucoup d’affection, mais il n’y avait pas de force ; elle savait aimer, elle ne savait pas souffrir… Je me trompe, les souffrances physiques, elle était forte à les braver ; mais les souffrances du cœur, ces douleurs qui dévorent si cruellement, elle ne savait pas les endurer.
Peu à peu ses yeux s’animèrent d’un feu étrange, ses joues, pâles et creuses, reprirent un peu de carmin ; on crut qu’elle allait revenir à la vie. Combien on se trompait !…
En effet, on la vit bientôt, chaque matin, vers l’heure où autrefois elle avait conduit son ami à la barque ; on la vit, dis-je, d’un air presque joyeux et gai, un morceau de pain sous le bras, traverser la route et gravir la côte. – Là, elle s’asseyait, les yeux sur la Seine, oubliant souvent de toucher à sa nourriture. – Si quelque personne la rencontrait dans son trajet :
— Il revient aujourd’hui, disait-elle en souriant et en courant pour arriver plus tôt.
Il n’y avait pas de saison qui l’empêchât de se rendre à son but ; la pluie, la neige, le vent, l’orage, elle ne sentait rien ; il n’y avait en elle qu’une idée : il revient aujourd’hui !
Oh ! comme son pauvre cœur battait, quand ses yeux fatigués apercevaient au loin une voile blanchissante à l’horizon ! Une barque allait-elle arriver, celle descendait en toute hâte, elle courait sur la jetée… Hélas ! il n’y était jamais ! Cependant, elle ne désespérait point ; son espoir, déçu à chaque instant, renaissait toujours.
Si les nuages couvraient le ciel, si la tempête grondait, si l’ouragan gémissait dans les airs, elle s’agenouillait, comme pour prier que Dieu le protégeât. Chaque coup de tonnerre la faisait trembler, chaque éclair qui brillait était pour son cœur comme une étincelle électrique. Puis, le soir, lorsque le soleil avait disparu, que l’horizon n’était que ténèbres, elle descendait la montagne, se disant en pleurant :
— Il reviendra demain.
Ceux qui la rencontraient dans la rue, murmuraient tout bas, avec compassion :
— Pauvre folle !
Car elle était folle. Et je vous le dis, c’était là une absence d’esprit bien touchante.
Nombre d’années s’écoulèrent ainsi. Nina n’ayant plus qu’une idée au monde, ne vivant plus que d’une pensée, n’ayant pas un regard éclairé pour autre chose. – Ne voyant pas, la malheureuse, que sa mère était accablée de vieillesse, d‘infirmités de toute espèce, et que se penchait vers le cercueil… Que deviendrait-elle pourtant, quand elle serait seule sur la terre ? En vérité, elle était heureuse d’avoir perdu la raison.
Un jour d’automne, la vieille femme ne put se lever de son lit, ses forces étaient épuisées, elle sentit qu’elle allait mourir ; ranimant autant qu’elle put son courage, elle appela ; – Nina était là, accroupie près des cendres froides du foyer, tournant vers la fenêtre des regards impatients, car l’heure où elle sortait allait venir, elle n’entendait pas sa mère.
Une voisine, femme charitable, qui avait pris en compassion les deux malheureuses, entra avec quelques secours.
— Je vous recommande ma fille !… lui dit la pauvre agonisante.
À cet instant, Nina, se levant, poussa un cri de joie, et, sans considérer les torrents de pluies qui battaient l’air, le vent qui meuglait, s’engouffrant dans la cheminée, elle ouvrit la porte pour sortir. La voisine voulut la retenir.
— Il revient aujourd’hui ! murmura Nina ; oh ! il revient !
— Laissez-la, dit sa mère, la retenir lui ferait du mal.
L’autre, émue de pitié, quitta sa mante et la lui jeta sur les épaules.
À peine Nina fut à sa place habituelle, que, malgré l’obscurité, elle crut distinguer la voile d’une embarcation, mais le ciel était mauvais, les nuages crevaient avec fracas, les flots étaient agités, la Seine bouillonnait en bondissant… Elle se mit à genoux comme à son ordinaire, priant et pleurant. – La nacelle paraissait lutter avec succès contre les éléments, elle s’approchait… elle allait arriver, le temps s’était éclairci. – Elle courut sur le port, les habits traversés de pluie, les jambes dans la boue, dans un état à faire pitié. – Elle arriva haletante et impatiente devant le bâtiment.
Les voyageurs descendirent tous, les uns après les autres ; à mesure qu’ils passaient elle les dévorait du regard, et comme aucun ne lui rappelait celui qu’elle attendait, son front se couvrait graduellement d’une pâleur mortelle, le désespoir décomposait ses traits, un frissonnement convulsif agitait ses membres. Lorsque le dernier passager eut mis pied à terre :
— Il ne reviendra plus ! s’écria-t-elle.
Son accent déchirant avait attiré tous ceux qui se trouvaient près de là ; elle était tombée à la renverse, ils s’empressèrent pour la secourir ; ce fut un cadavre qu’ils relevèrent.
Et dans la chaumière il n’y avait plus aussi qu’un cadavre.

Octave FÉRÉ - Légendes et traditions de la Normandie