Le roi François Ier venait parfois se détendre au château de Navarre, près d'Évreux. Lors des séjours royaux sur ses terres normandes, il aimait plus que tout chasser à courre dans les forêts de la vallée de l'Iton et des coteaux environnants.
Le roi de France vient justement de signer un concordat avec le pape ; peu de temps auparavant, il a remporté une grande victoire militaire contre les Italiens, à Marignan. Ce sont autant de faits vérifiables dans les sérieux livres d'histoire, de la grande histoire, et autant de bonnes raisons pour se reposer sur les rives de l'Iton et chasser tranquillement dans les forêts. Depuis le début de l'après-midi, la compagnie poursuit une biche, la meute des chiens l'a repérée et perdue à plusieurs reprises, les chasseurs l'ont plusieurs fois aperçue au travers des futaies. C'est une bête magnifique, fine, jeune, racée et vive, elle bondit au dessus des buissons et saute sans difficulté les filets d'eau. Depuis trois heures, déjà les viriles cavaliers et les élégantes amazones sillonnent les bois.
Françoise de Foix cherche à masquer sa fatigue. Certes, la charmante comtesse de Chateaubriand adore monter à cheval, elle aime sa belle Pommeline, sa douce jument blanche, fidèle compagne de toutes les promenades. Mais la belle dame, resplendissante dans ses vingt-deux printemps, est plus familière des galantes balades avec des courtisans empressés, elle supporte mal ces longues galopades à souffler, à suer, à traquer puis à tuer une bête récalcitrante. Madame de Foix se laisse distancer par l'équipage royal, elle découvre de frais buissons qui lui tendent les bras ; sans se faire prier davantage, elle descend de sa monture et s'étend langoureusement sur l'herbe verte, à l'ombre des hautes futaies.
Les cors s'éloignent, les cris diminuent, l'aboiement laisse place au dialogue des oiseaux :
- Tu as vu ces chiens essoufflés et assoiffés ! dit le pipit des arbres.
- Pauvres bêtes, constate le rossignol. Moi, j'ai un cousin qui est prisonnier des hommes ; dans une cage, il doit presque se soumettre à leurs caprices grossiers !
- Nous sommes plus heureux dans notre petit coin de forêt, conclut la bergeronnette
Au sommet du plus grand arbre, un coucou chante à tue-tête, il rit encore de la farce qu'il vient de faire au choucas : il lui a confié un oeuf de plus à couver et le choucas n'a rien remarqué !

Françoise de Foix rêve au banquet que le roi offre au retour de chaque partie de chasse, aux viandes succulentes grillées dans la haute cheminée du château de Navarre, aux danses endiablées qui l'étourdissent et enivrent la cour entière. Quand, soudain, une impression la fait sursauter : elle a le sentiment que les buissons s'agitent ! La belle dame remarque une masse confuse qui s'approche avec peine. Les branches bousculées laissent passer des rayons encore vifs à cette heure, Madame de Foix porte ses mains en guise de visière ; elle aperçoit alors une biche, frêle, échaudée, fatiguée, épuisée par une folle course. La bête chancelle sur ses pattes. Depuis des heures, elle fuit, elle échappe à des poursuivants excités ; elle ruse et se dissimule dans les fourrés, elle saute et franchit les buissons avec agilité, elle court à grandes enjambées et traverse les champs avec prestance.

Mais la chasse dure trop longtemps pour ses forces, son cœur bat à s'en rompre, elle est à bout, elle n'en peut plus. La biche s'allonge aux pieds de Françoise de Foix, toute étonnée d'une telle soumission.
Un instant, la dame est tentée d'appeler ses compagnons. Ils viendraient achever la biche qui rôtirait le soir dans la haute cheminée du château de Navarre ; la Comtesse aurait droit à tous les honneurs pour son geste de généreuse amitié envers la troupe ; elle serait la courtisane préférée du bon roi François, elle serait adulée par la cour toute entière !
Mais au moment où elle allait appeler ses compagnons de battue, ses cris s’étouffent au fond de la gorge. Et elle entent les mots que prononce l’animal traqué :
- S'il vous plait, Madame, ayez pitié de moi. Grâce, je vous en supplie, faites moi grâce. Vous devez me comprendre, vous qui êtes jeune et belle, seriez-vous prête à mourir et cesser de vivre maintenant ? Seriez-vous heureuse si un vilain surgissait pour vous tuer à l'instant ? J'étais paisible et heureuse dans la forêt Évreux, avec mon mari, mes enfants et mes amis ; vous étiez paisible et heureuse dans le château de Navarre, avec les musiciens et les ménestrels qui vous divertissent et vos galants qui vous courtisent. Alors pourquoi êtes vous venus me poursuivre, m’isoler, m’épuiser, me tuer. Serez-vous plus grande, plus belle ou plus noble quand je serai morte ?
A cet instant, Françoise entend les cris revenir dans sa direction ; aucun doute n’est permis, les chasseurs verront le cheval attaché à l’arbre, Françoise assise au sol, la biche couchée à ses pieds.
Mais, sans savoir quel miracle se produit, les chasseurs s’écartent et passent au loin d’un côté, au loin de l’autre, se rejoignent plus avant et rentrent bredouilles à la demeure royale.
Quand les cris et les cors se sont éteints, la belle dame voit la biche se redresser sur ses fines jambes. La proie sauvée se dégourdit les pattes. Elle dépasse déjà les premières branches, de deux ou trois bonds agiles ; elle se retourne, salue la comtesse d'un clin d’œil amical et disparaît à tout jamais, dans la forêt profonde.

Le soir de ce jour incroyable, le roi François console sa cour d'être rentrée bredouille d'une chasse éreintante, il offre une grande soirée de fêtes où l'on ne mange que des poissons grillés et des légumes bouillis ! Chaque cavalier exagère sa plus belle histoire de chasse et de poursuite. Chacun prétend avoir vécu une aventure mémorable, que nul autre n'a pu vivre. Mais dans le parc du château de Navarre, sur l’île du Temple d’Amour, sous une tonnelle de rosiers blancs, Françoise de Foix est seule, elle revit les moments secrets qu'elle a connus dans la forêt Évreux Découvrant la belle rêveuse, le roi la presse de questions. La comtesse confie son histoire au bon roi qui, aussitôt, exige d'être conduit à l'endroit précis de la rencontre.
En souvenir de ce moment magique et en son lieu même, le souverain a fait construire un pavillon de chasse où il aime venir se reposer quand les chasses lui semblent trop épuisantes ! A-t-il revu la biche ?

Eugène ANNE, Les plus belles légendes de Normandie