Contes et légendes de Normandie

L'éditeur 100% Normand, 100% numérique

Le 1er janvier 2015, la Piterne éditait son premier livre numérique. Sa ligne éditoriale est limpide : les livres de contes et légendes de Normandie, les auteurs du domaine public nés en Normandie.
Aujourd'hui, la Piterne a dépassé son 65e titre. L'équipe qui cherche, transforme, corrige, met en page et illustre ces récits est fière de son action pour la culture régionale.


Des initiatives ont jalonné son parcours ; la Piterne possède plusieurs cordes à son arc :

1. ce blog où sont présentés en accès libre les contes et légendes de Normandie dans leur jus ;

2. la collection "Contes et légendes" qui accueille les recueils complets de contes normands ;

3. la collection "Lettes normandes" qui réunit les romanciers régionaux du domaine public ;

4. la nouvelle collection "Vite lu" qui présente les nouvelles d'auteurs normands, publiées au XIXe siècle dans les revues, gazettes et périodiques...

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26 septembre 2016

Bagnoles de l'Orne - le cheval Rapide

Il était une fois un seigneur très riche nommé Sire Hugues qui aurait tout donné pour retrouver sa jeunesse. Il était accompagné par son fidèle destrier, appelé Rapide, également très fatigué par des années de bataille. Un jour, Hugues décida d’abandonner son cheval en forêt pour qu’il puisse mourir tranquillement. Mais à sa plus grande surprise, un mois plus tard, le seigneur vit réapparaître Rapide tout fringuant ! L’animal le conduisit alors jusqu’à une gorge profonde d’où jaillissait une source chaude dans un nuage de vapeur. Le cheval se jeta dans l’eau. Son maître, d’abord méfiant, finit par le rejoindre et retrouva toute sa vigueur et sa santé. Peu après il fonda au même endroit, une chapelle et un hôpital pour les pauvres et les infirmes.

Journal le Publicateur Libre

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19 septembre 2016

Héauville - La demoiselle d'Héauville

Héauville se trouve au nord de Diélette, à quelque distance de la côte. Voici ce qu'on m'a raconté sur une demoiselle qui se promène la nuit sur la lande de cette petite commune. Les faits se seraient passés assez récemment.
Un forgeron d'Héauville revenait de Cherbourg avec une somme de charbon de terre ; une fois arrivé dans la lande, il vit tout à coup une belle demoiselle vêtue de blanc et plus grande que nature marcher devant lui. Il comprit bien vite à qui il avait affaire et ne s'effraya pas trop.
- Ah ! mademoiselle, lui dit-il, vous v'là belle assez. Vous avez de beaux souliers et une belle robe. Allez vous vous marier ?
Il s'approcha pour toucher la robe. Mais la demoiselle, qui marchait à côté du cheval, fit un mouvement d'épaule et jeta la charge à terre.
- Mademoiselle, lui dit le forgeron, vous avez tort de vous fâcher, je ne vous veux pas de mal.
Il rechargea son charbon non sans peine. La demoiselle continua à accompagner le forgeron, mais en lui faisant insensiblement changer de chemin, et quand ils furent arrivés près d'une mare assez profonde, elle poussa brusquement le sac dans l'eau, espérant sans doute que son compagnon de route allait s'élancer après son sac et se noyer peut-être en le retirant. Mais le sac tomba au bord de l'eau, si bien que le forgeron put le recharger. Elle eut même la complaisance de l'y aider ; après quoi, elle disparut.
 
La demoiselle d'Héauville prenait différentes formes, comme on le verra dans le récit suivant que je tiens du même narrateur que le précédent :
 
Mon arrière grand-père avait une jument blanche avec laquelle il allait porter des sacs de blé au marché, car alors les chemins étaient si étroits qu'on n'aurait pu se servir de charrettes comme on fait à présent. Il s'arrêtait parfois à boire en chemin avec des amis, et comme sa jument était docile et intelligente, il la renvoyait toute seule à la maison. Elle s'appelait Blanchemine et par abréviation Blanmine. Un soir qu'il avait ainsi envoyé Blanmine en avant et qu'il se rendait à pied chez lui en traversant la lande, il aperçoit tout à coup sa jument qui vient à lui en faisant des carousades, c'est-à-dire des sauts joyeux :
- C'est toi que v'là, lui dit-il, viens-t-en !
Mais la jument, au lieu de le suivre, rebrousse chemin et se prend à courir. Mon grand-oncle se met à sa poursuite. Elle le promène ainsi longtemps sur la lande, sans qu'il parvienne à l'attraper. Quand il fut à bout de forces, il s'assit sur une pierre, et après s'être un peu reposé, il se rendit chez lui, où il n'arriva qu'au grand jour.
- Je ne sais ce qu'a Blanmine, dit-il à ma tante, elle court comme une folle sur la lande, je n'ai jamais pu l'attraper.
- Blanmine ! dit ma tante : elle est revenue hier soir comme à l'ordinaire ; elle est dans l'étable.
- Alors, dit mon oncle, c'est la Demoiselle qui m'a fait courir toute la nuit.
 
Il y avait à la maison d'Héauville un petit domestique nommé Luzerne qu'on envoyait le soir conduire les chevaux dans les herbages. Un jour qu'on parlait de la demoiselle d'Héauville, Luzerne demanda si elle était jolie.
- Extrêmement jolie, lui dit-on.
- Vraiment ? Eh bien ! Si je la rencontre ce soir, je lui demanderai à l'embrasser.
Là dessus, il va conduire ses chevaux comme à l'ordinaire. Quand il vint à ouvrir la barrière, il se trouva face à face avec la Demoiselle. Non seulement il ne lui demanda pas à l'embrasser, mais il laissa ses chevaux errer comme ils voudraient et revint en courant à la maison où il tomba sans connaissance.

Jean FLEURY - Littérature orale de la Basse Normandie

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12 septembre 2016

Harcourt - Le lévrier de Villeret

Un des seigneurs du domaine de Villeret, situé dans les environs d'Harcourt, eut, dit-on, quelques contestations avec sa sœur au sujet de leur héritage commun. Un jour, ces contestations s'envenimèrent de telle sorte, que le seigneur de Villeret, poussé à bout, s'écria :
– Que celui de nous deux qui a sciemment tort, soit frappé de la foudre.
Il disait ces paroles solennelles pour en imposer à sa sœur, car il savait trop bien que ses propres prétentions étaient injustes. Au moment, cependant, où il achevait de prononcer ce parjure, se confiant à la sérénité du ciel pour railler impunément la puissance de Dieu, un violent coup de tonnerre se fit entendre, sans qu'on vît aucun nuage s'élever dans l'atmosphère ; la foudre éclata, frappa le sire de Villeret d'une manière si terrible, que sa tête, abattue d'un coup, bondit sur la terre, et y creusa un trou par lequel elle disparut.
 
Depuis cette époque, un beau lévrier vint hanter chaque soir la grande salle du château ; il se tenait toujours à la place d'honneur, à côté de la cheminée. Durant les longues soirées d'hiver, jamais il ne lui arriva de déserter le foyer, et, si quelqu'un s'avançait pour lui disputer sa place, le lévrier se dressait sur son séant, et, de sa patte droite, allongeait un soufflet lourd et piquant à cet hôte incivil. Cependant, le voisinage du mystérieux lévrier inspirait une sorte de contrainte pénible aux habitants du château. Un de ceux-ci voulut tenter par des voies plus douces d'éloigner l'importun.
Il s'approcha civilement du chien, et lui dit avec beaucoup de respect :
– M. de Villeret, voudriez-vous me céder votre place ?
L'animal merveilleux ne se le fit pas dire deux fois ; il disparut pour jamais, soit qu'il eût été touché de la politesse de cette instance, soit plutôt qu'il eût été blessé de voir son incognito si honteusement trahi.

Amélie BOSQUET - La Normandie romanesque et merveilleuse

 

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05 septembre 2016

Saint Germain de Crioult - La dame blanche du manoir de Gouvy

Quelle impopularité avait cette dame, dans les années 1600 ! Elle effrayait sans cesse les âmes de la paroisse de Saint Germain de Crioult, à quelques lieues de Condé sur Noireau. Elle effrayait et elle fascinait en même temps ; n’importe quel homme l’apercevait, il ne tarissait pas de propos dans les veillées : la Dame Blanche par ci, la Dame Blanche par là…
Il ne se passait pas un hiver sans qu’elle surgisse, ombre nébuleuse et vaporeuse, sur les murailles du manoir. Sa silhouette était celle d’une dame de grande famille, noble et fière ; elle s’arrêtait à un angle du mur, près de la porte d’entrée, et restait là comme un hôte qui attend son visiteur. Personne n’osait s’adresser à elle ; les voisins pressaient le pas dès qu’ils sentaient cette présence et les habitants du manoir restaient enfermés dans leur logis.
On avait remarqué depuis fort longtemps que les venues de la Dame Blanche précédaient toujours un grand malheur pour les seigneurs de la Rivière, qui tenaient le fief de Gouvy depuis plusieurs siècles déjà.
Une des apparitions de la Dame Blanche avait présagé du meurtre de Jean-Jacques de la Rivière ; une autre avait devancé la mort mystérieuse de la châtelaine ; un violent incendie avait presque détruit le manoir, quelques jours après la venue du fantôme, n’épargnant qu’une statue de la Vierge dans un volute de l’escalier. À ces malheurs familiaux et domestiques, s’étaient ajoutées des calamités qui diminuaient d’autant les ressources de la famille, dont les revenus dépendaient des impôts prélevés sur les paysans : pluies anéantissant les récoltes, épidémies dans les étables…
Le domaine se dépréciait et ce n’était qu’un souvenir de grandeur quand il arriva, par héritage, entre les mains d’un jeune homme énergique et volontaire. Pour faire face aux créanciers, aux tuteurs et affirmer son autorité sur ses vassaux, il ne comptait que sur lui et voulut percer le secret de cette Dame Blanche !
Un soir, Gilles Béhier, fermier de la Vieuville, était venu porter quelques chapons au manoir. Il travaillait aux champs pendant tout l’été ; l’hiver, il pratiquait divers métiers, notamment ceux qui intriguent et troublent les petites gens ! Désenvoûteur, rebouteux, charlatan… Il soignait et guérissait aussi bien les maîtres que les troupeaux, intercédait près des esprits et peut-être des démons !
Béhier avait remarqué l’air soucieux du jeune maître de Gouvy, resté insensible aux chapons apportés par le fermier. Il interrogea son maître qu’il connaissait depuis toujours.
Après quelques instants, le châtelain avoua la venue répétée de la Dame Blanche et celle prochaine d’un nouveau désastre ; Béhier répartit que les Dames Blanches, si elles annonçaient les malheurs, ne les provoquaient pas elles-mêmes. C’étaient souvent des morts agités qui cherchaient un prêtre pour dire des messes pour leur repos ! Béhier conseilla d’interroger la Dame Blanche pour connaître ses désirs ; le jeune seigneur voulut l’accompagner.
— Vous ignorez la façon de s’entretenir avec les spectres et, comme cette dame semble s’en prendre à votre famille, elle risque de vous emporter avec l’aide des démons.
Après maintes discussions, ils se mirent en chemin.
Le seigneur de Gouvy chevauchait sa jument Marjolaine. Tout à coup, cette dernière fit un écart. La Dame Blanche était debout au milieu de la route, le regard doux et le front triste. Le paysan fit un signe de croix, mais l’apparition restait là et regardait plutôt le jeune homme.
D’une voix légère, elle se présenta : Jeanne de Missy, épouse de Jacques de la Rivière. En un jour de péril, elle promit de faire dresser une chapelle en l’honneur de la Vierge, mais de son vivant, elle ne fit sculpter qu’une statue, celle qui fut épargnée dans l’incendie du manoir ! Pour réparer son mensonge, il faut qu’un de ses héritiers tienne sa promesse ; en attendant, son fantôme annonce à sa famille tout nouveau revers.
— Quand la cloche de la chapelle de Gouvy sonnera, conclut-elle, mon âme sera libérée et ma famille redeviendra prospère !
 
Quelques mois plus tard, une chapelle neuve s’élevait.
Le seigneur croyait être absout des fautes de son ancêtre, quand un de ses fermiers lui annonça le retour de la Dame Blanche. Dès le lendemain, il ordonna de faire venir au château Gilles Béhier qu’il traita de menteur et d’imposteur. Sans se troubler, Béhier rappela que la Dame avait parlé d’une cloche qui sonne ; pas seulement des murs de la chapelle !
Le sire de Gouvy était perplexe : pour qu’une cloche sonnât, il fallait qu’une messe soit dite, donc il fallait un prêtre attaché au domaine. C’était une grosse dépense pour une baronnie rurale en des temps calamiteux ! Mais la Dame avait prédit une nouvelle prospérité, il serait donc plus facile d’entretenir la rente du curé et de maintenir la chapelle. En homme avisé, le seigneur se décida à assurer l’investissement nécessaire et bientôt la cloche retentit sur toute la contrée.
La Dame Blanche ne vint plus troubler la tranquillité des habitants du lieu ; la prospérité revint à nouveau dans la propriété du manoir de Gouvy.

René HERVAL

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25 juillet 2016

UN PEU DE REPOS - BEAUCOUP DE LECTURE

Le prochain texte de La Piterne sera publié le lundi 5 septembre 2016.

En attendant ce jour de rentrée, vous disposez de temps pour découvrir les 130 récits en libre accès et pour visiter le site de l'association éditrice 100% Normande, 100% numérique.

 

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Harfleur - Jean de Grouchy et les Cent Quatre

Un seigneur très populaire, le sire de Monterolier, le brave Jean de Grouchy, se joint aux campagnards qui, au nombre de vingt mille, se répandent dans le pays et vont jusque près de Rouen, défier le comte d’Arindelle et son armée. Le Carnier prête serment à Charles VII, entre les mains du maréchal de Rieux. Harfleur est investi par ces gens mal armés, sans aucune connaissance de la tactique, mais épris d’un violent amour de la liberté.

Dans la ville vivaient quelques français restés comme serviteurs des marchands anglais. Ces pauvres gens entrent en communication avec les Cauchois. La prise d’Harfleur est résolue. Le 4 novembre 1435, Le Carnier fait mettre le feu à quelques maisons de Porte-de-l’Eure. Les soldats anglais sortent de la ville pour éteindre l’incendie. C’était le signal.

Pendant que Jean de Grouchy, Le Carnier et les Cauchois, sortant des fourrées de la côte des Buquets où ils étaient blottis, descendaient la colline et s’élançaient vers la muraille, cent quatre Harfleurais s’arment de ce qui leur tombe sur la main, se ruent sur la garnison et ouvrent les portes de la ville à leurs libérateurs. La victoire resta aux Français, mais Jean de Grouchy et la plupart des gens d’Harfleur, trouvèrent la mort en délivrant leur cité.

Ernest DUMONT et Alfred LEGER - Histoire de la ville d’Harfleur

Jusqu’au XVIe siècle, cent quatre coups de cloche étaient régulièrement sonnés tous les matins à l’église d’Harfleur. Cet usage seul suffirait à prouver que cette cité doit sa délivrance à l’héroïque sortie des Cent Quatre.

Édouard ALEXANDRE

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18 juillet 2016

Cahan - faux frère

Un jeune cadet de famille auquel M. de D..., de la Fosse, avait refusé sa fille en mariage forma, d'accord avec elle, le projet de l'enlever. Mais, instruit de l'heure et du lieu du rendez-vous par un message qu'il s'était fait remettre par un mendiant auquel il avait été confié, le frère de la jeune fille y alla à sa place, après avoir revêtu les habits de celle-ci. La nuit était profonde, et trompé par le déguisement, le cavalier tendit la main à celui qu'il prenait pour sa fiancée, afin qu'elle montât en croupe derrière lui. L'étreinte fut rude, paraît-il, et comme il se retournait surpris, un coup de pistolet retentit et il tomba mort de son cheval.
On l'enterra, dit-on, dans une cave du Logis de la Fosse, et depuis lors jamais on n'a pu combler entièrement la fosse ; toujours on y voit une dépression du sol qui marque l'endroit où repose la victime.
Le crime ne tarda guère à recevoir sa juste punition, ajoute le récit. Huit jours après, malgré la solennité du jour de Pâques et les représentations qui lui furent faites, le meurtrier voulut aller tirer le lapin dans la garenne du Logis. Quelques instants après on trouvait son cadavre dans une mare de sang, auprès de son fusil déchargé et de son chien qui hurlait de douleur.

Jules LECŒUR - Esquisses du Bocage Normand

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11 juillet 2016

Gréville-Hague - le goublin Gabriet

Généralement les goublins sont silencieux ; mais il y en a qui parlent. Il y en avait un au hameau Fleury à Gréville, qui avait le don de la parole. On l’avait nommé Gabriet et il connaissait très bien son nom. Il prenait diverses formes ; c’était tour à tour un chien, un chat, un veau. On n’en avait pas peur. On lui parlait ; il comprenait, il répondait même quelquefois ; mais il ne causait jamais familièrement.
Une nuit, il réveille la maîtresse de la maison. Il avait relevé la pierre du foyer.
— Voilà de l’argent, disait-il, viens le prendre.
Elle aurait bien voulu aller voir, mais la peur l’emporta ; elle resta dans son lit. Bien lui en prit. Gabriet lui dit plus tard :
— Tu as bien fait de ne pas venir. J’allais te mettre sous la pierre.
 
Il ne trompait pas toujours. Un des fils de la maison s’appelait Desmonts (Fleury-Desmonts, car alors on donnait des noms de seigneurie aux aînés de la famille, le plus jeune gardait seul le nom héréditaire). Une nuit, Desmonts s’entend appeler :
— Desmonts, Desmonts, ton cidre jette.
Desmonts reconnut la voix de Gabriet ; il craignit un piège et ne bougea pas ; il s’en repentit : le lendemain, quand il entra au cellier, il trouva un de ses tonneaux presque vide, parce que la chantepleure avait été mal fermée.
 
Quand les goublins ne s’en tiennent plus aux simples espiègleries, c’est qu’ils s’ennuient de garder le trésor qu’on leur a confié, qu’ils désirent qu’on le découvre et qu’on les délivre, mais ils n’ont pas le droit d’enseigner le lieu précis où il se trouve. C’est ce qui explique comment les recherches sont souvent infructueuses. Le trésor gardé par Gabriet fut longtemps cherché inutilement car il n’était pas dans la maison, mais dans une de ses dépendances, dans une grange dont on ne se servait pas. Cette grange, les Fleury la louèrent aux Polidor. Ceux-ci trouvèrent le trésor dans un mur, mais ils ne s’en vantèrent pas. Le trésor “levé”, Gabriet disparut.
 
Le trésor une fois découvert, il reste encore certaines conditions à accomplir pour pouvoir s’en emparer sans danger. Il faut d’abord l’entourer d’une tranchée pour que le goublin ne soit pas tenté de l’emporter ailleurs ; il faut ensuite enlever soigneusement la terre qui l’entoure, et enfin il faut trouver quelqu'un qui « lève le trésor ». Celui-là est condamné à mourir dans l’année. On prend ordinairement à cet effet un vieux cheval hors de service, dont on fait le sacrifice volontiers.

Jean FLEURY - Littérature orale de la Basse Normandie

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04 juillet 2016

Roncenay-Authenay - La clé du trésor (2)

À quelques centaines de pas du castel de Mouceaux s’élevaient dans une prairie, sur les bords de l’Iton, trois énormes blocs de rocher, superposés l’un à l’autre. C’était pour le pays un monument redoutable auquel se rattachaient mille histoires effrayantes ; c’était à peine si, le jour, le pâtre en laissait approcher ses troupeaux, et, quand la nuit venait, personne n’aurait passé auprès sans frémir.
Ce soir-là pourtant, deux jeunes gens étaient accroupis près de ces pierres. Le vent grondait à l’entour, balayait les grains de frimas ; et les deux aventuriers, tout enroulés qu’ils étaient dans d’épais manteaux, étaient tapis près l’un de l’autre, tremblant de froid, car le vent de la nuitée de Noël était glacé. – Ce qu’ils attendaient devait être formidable, puisque l’appréhension ne leur permettait pas de dire un mot. Dans les airs, le son de la cloche de l’église vint se joindre au bruit du vent : c’était l’office de la nuit ; mais les jeunes gens ne bougèrent pas.
Quelque temps s’écoula encore, puis la lune parut. Ses rayons pâles et froids tombèrent sur les eaux du fleuve et répandirent un peu de clarté sur le vieux monument. Les jeunes gens jetèrent autour d’eux un regard effrayé, leurs yeux interrogeaient les buissons, les arbres, les joncs du rivage ; tout était distinct pour eux : leur position était si étrange !
— Tu as bien froid, Hélène, se hasarda enfin à dire à demi-voix Francis. Combien tu souffres pour moi, mon amie !
— Souffrir pour toi, Francis, répondit-elle en lui pressant la main, c’est du bonheur… mourir avec toi, Francis, ce serait du bonheur encore !
— Espérons..
— Prions Dieu, Francis.
— Oh ! oui, Hélène, prions Dieu !
Et ils se mirent à genoux, et c’était quelque chose de bien touchant que cette prière adressée par des amants chrétiens près de l’autel druidique, où jadis on avait immolé des chrétiens, sans doute !
— C’est peut-être notre dernière prière, Francis ?
— Hélène, que ce soit pour moi ; mais pour vous…
— N’y a-t-il pas du charme à mourir ensemble quand on s’aime ? Ne vaut-il pas mieux s’en aller ensemble que vivre dans l’éloignement ?
Elle se souvint à ce moment des terribles paroles de la ballade du vieux trouvère, et sa main trembla plus fort que jamais.
— Mon ami, avez-vous encore la médaille que je vous donnai un jour ?
— C’est un talisman sacré toujours suspendu sur mon cœur.
S’ils attendaient ainsi, c’est qu’à minuit les pierres magiques allaient s’élever d’elles-mêmes et leur livrer des trésors sans nombre ; mais il fallait une grande attention, car, au dernier coup, le démon de l’argent, gardien des trésors du monument, viendrait s’emparer des imprudents encore glissés dessous.
Cependant du clocher du hameau tomba dans le lointain le premier coup de minuit… Le vent se tut ; un calme solennel régna autour de l’autel… Les rochers furent soulevés et laissèrent briller des trésors immenses et sans prix. Les deux amants se précipitèrent sur ces richesses et en retirèrent beaucoup. Minuit sonnait toujours.
— Assez, Hélène, assez !
Il était trop tard ; les pierres étaient presque retombées. Par un mouvement rapide comme la pensée, le jeune homme arracha la sainte médaille qu’il tenait de sa bien-aimée, et la lança sous le monument. 0 prodige ! le mouvement cessa, et la jeune fille put ramasser le précieux médaillon et sortir vivante de ce terrible lieu.
Huit jours après, ce fut un joyeux commencement d’année pour Hélène et pour Francis ; mais nul n’a jamais osé depuis aller chercher de l’or sous le monument druidique, connu dans le pays sous le nom de Pierrelée (pierre levée), et auquel mille histoires non moins curieuses se rattachent dans le souvenir des habitants du pays.

Octave FÉRÉ - Légendes et traditions de la Normandie

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27 juin 2016

Roncenay-Authenay - La clé du trésor (1)

Sur les bords de l’Iton s’élevait autrefois le château de Mouceaux, château gris et sombre, castel enfumé et triste, avec son donjon, dont les créneaux démantelés se miraient dans le courant du fleuve qui baignait leur pied.
Un soir de la fin d’automne, le son d’un luth faisait résonner la voûte de la grande salle, ce qui devait paraître étrange, car rarement le pont-levis s’abaissait pour recevoir de nobles hôtes ; rarement chevaliers et écuyers s’y arrêtaient ; plus rarement encore bardes et trouvères y demandaient abri ; jamais un voyageur égaré, un pauvre pèlerin n’y eût trouvé refuge. Les appartements en étaient froids et humides ; les cours remplies d’herbes et de ronces ; les vastes écuries ne contenaient que des bêtes de somme ;… monseigneur Henrique de Mouceaux était… avare.
Il n’était généreux que pour sa fille ; car monseigneur Henrique avait une fille. Oh ! une bien belle enfant ! fraîche et gracieuse comme une fleur du printemps. Hélène, voyez-vous, c’était une vierge légère et suave comme une de ces gracieuses apparitions qui viennent parfois poser leurs formes au chevet de nos lits de jeunes hommes pour dorer nos rêves.
La vie de la douce enfant était privée de ce qui rendait alors si belle la vie du château ; car Henrique n’avait guère d’affection au cœur. Il n’aimait que deux choses : sa fille et l’argent. Oh ! mais l’argent surtout ! Il lui fallait pour vivre de l’argent, beaucoup d’or entassé dans quelque cachette, des trésors enfouis sous une dalle dans un coin ; peu lui importait que son château fût triste et délabré, que les tapisseries des appartements tombassent en lambeaux, pourvu qu’il entassât de l’argent. Il voyait sans souci les croisées de son vaste castel brisées dans leurs châssis : il avait de l’argent ! Et vous comprenez, un tournoi, des chasses, des festins, auraient coûté ; il aurait fallu fouiller dans ces coffres, qui étaient son bonheur !… Cela ne se pouvait ; il y mettait au contraire, il y mettait toujours. Il se mirait avec effusion dans son or ; c’était pour lui une volupté au-dessus de tous les plaisirs de la terre. Il aurait vendu sa part du ciel, si on lui en eût offert assez… Cependant Hélène ne manquait d’aucune des choses nécessaires à la vie ; il est vrai que ses goûts étaient simples comme son âme ; mais nulle châtelaine n’avait de plus fine gaze pour écharpe, de plus belles étoffes blanches pour ses robes, de plus pure hermine à son manteau, de plus beau velours à sa toque.
C’était assurément une chose étrange que ce partage d’affection, que ces deux sentiments qui occupaient Henrique, l’un pur et saint, l’autre immonde.
Comment donc y avait-il de la musique et des chants dans le castel ? le voici :
La soirée était froide et pluvieuse ; c’était une de ces maussades soirées normandes que l’on sent si lourdes à la campagne. La cloche du château avait retenti de quelques légers coups et un varlet était venu annoncer qu’un vieillard étranger, un barde, demandait à passer la nuit.
— O mon père, qu’il vienne ! s’était écriée Hélène, qu’il vienne ! nous sommes si tristes ici, dans cette salle ; eh bien ! ses chants nous égaieront ! Vous semblez chagrin ce soir ; un barde a toujours des secrets pour ramener la joie !
Malgré lui, le vieux seigneur avait répété : Qu’il vienne !
C’était un grand vieillard aux cheveux tout blancs ; la boue des chemins avait sali sa robe, la pluie ruisselait de sa barbe. Il inclina devant ses hôtes son corps déjà courbé ; et, déposant son luth, il les remercia avec effusion de leur hospitalité. Bien vite, par les ordres d’Hélène, on l’eut revêtu d’une robe plus fraîche, on eut lavé ses pieds meurtris du gravier des ornières, essuyé ses cheveux. Quand il rentra dans la salle, il renouvela ses remerciements à ses protecteurs.
Le frugal repas du soir était à peine terminé, qu’Hélène pria le barde de leur dire quelque ballade neustrienne, quelque histoire de châtelaine.
Le vieillard prit alors son luth d’une main tremblante, et levant les yeux, il préluda :
« Quand le beau temps s’en va, quand vient l’hiver avec ses froides neiges, demande-t-on de la chaleur au soleil ? – Quand le corps usé du vieillard va laisser son esprit remonter au ciel, lui doit-on demander des inspirations ?

Le lai de la demoiselle d’Erval.

« Si vous naquîtes d’un sang noble, d’une haute lignée, damoiselles des Châtellenies, n’oubliez jamais vos aïeux, comme fit Mira, la belle Mira, qui aima un manant !
« Le papillon n’était pas plus léger, la blanche marguerite plus pure, le souffle matinier du Zéphir plus suave, que Mira, que la belle Mira !
« Il n’était point de preux chevalier, de noble comte, de haut seigneur, qui n’eût mis son cœur et sa gloire à ses pieds, mais elle les avait tous refusés, la belle Mira, car elle aimait un manant.
« Quand elle était assise sur les bords de l’étang, enlaçant des fleurs en couronne, son cœur battait si fort, que la gaze de son corsage en était agitée ; elle songeait à ses amours, Mira, la belle Mira !
« Cependant elle devenait triste ; ses yeux étaient voilés d’amertume ; la douleur avait pressé son cœur de sa main froide ; on la voyait décliner comme une fleur frappée trop vite d’un souffle délétère, Mira qui aimait un manant !
« Ah ! elle allait souvent le soir se promener au fond du parc du château, et, si on l’eût suivie, on ne l’y aurait pas trouvée seule, car elle avait donné son cœur, Mira, la belle Mira !
« Un soir, elle dit à celui qu’elle aimait : Notre amour est une faute, Loïs ; je ne saurais être à toi dans ce monde ; mais il en est un meilleur ; viens donc ! Et ils allèrent sur le bord de l’étang, et plus jamais on ne les revit, car c’était un manant qu’elle avait aimé, Mira, la charmante Mira !
« Sur l’étang du château d’Erval errent souvent, la nuit, deux flammes bleues, qui se jouent et semblent heureuses de se rencontrer ; c’est l’âme de Mira et celle d’un manant qu’elle aima, la belle Mira ! »
Le vieillard laissa retomber sur sa poitrine sa tête vénérable, qui, pendant ses chants s’était animée d’un feu sublime ; sa voix, ferme et harmonieuse pendant qu’il disait ces strophes, baissa subitement, et il n’adressa qu’avec peine ces mots à Hélène :
— Noble damoiselle, le vieillard a cherché à remplir vos désirs ; maintenant il a besoin de repos.
Hélène ne l’entendit pas. Une pâleur mortelle s’était répandue sur son visage ; il semblait qu’elle méditât profondément les paroles de la ballade.
— Mon père, dit-elle au vieillard, cette histoire est bien triste ; vos chants si harmonieux m’ont rempli le cœur de chagrin ; ne sauriez-vous nous dire quelque chose de moins sombre ?
Mais le vieillard s’était endormi sur son escabelle.
— Hélène, dit le châtelain, cet homme repose ; mais vous, vous aussi Hélène, n’avez-vous pas besoin de repos ?
La jeune fille ne fit aucune objection, et présenta son front à son père qui y déposa un baiser.
Hélène se retira chez elle, et quand elle fut restée seule, quand ses lourds rideaux, traversés à peine par quelques rayons de sa lampe de nuit, furent retombés autour de sa couche, le sommeil ne lui vint point… Un grand trouble l’agitait. Les paroles de la ballade lui revenaient à la mémoire ; le sort de Mira, si belle et si gracieuse, de Mira comme frappée de malédiction pour un amour indigne de son rang, lui faisait mal… car… elle-même, Hélène !
O mon Dieu ! soupira-t-elle, mon Dieu ! serais-je maudite à cause de lui ?
Quelques larmes coulèrent de ses yeux : le devoir et l’amour étaient aux prises.

... à suivre
Octave FÉRÉ, Légendes et traditions de la Normandie

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20 juin 2016

Saint-Marc-d’Ouilly - la cloche de l'oratoire

Les faux-monnayeurs, qui battaient monnaie à l’effigie du roi dans leur manoir, étaient nombreux, si l’on en croit le sentiment populaire. C’était à Saint Germain du Crioult, le sieur du Bosq ; les Guérard à Lassy ; à Cahan, le sieur de la Fosse, etc. Parfois même ils ne craignaient pas, ajoutait-on, d’enlever les cloches des chapelles pour en faire des sous-marqués (pièces de six liards).
Durant une nuit de Noël, les Messieurs du Han, de Clécy, tentèrent l’aventure. Ils descendirent de son tourillon la clochette de l’oratoire de Saint Roch, à Saint Marc d’Ouilly, la placèrent sur un cheval et reprirent le chemin du logis. Mais, arrivé sur un escarpement rocheux qui borde l’Orne, le cheval ayant fait un faux pas, roule dans la rivière où il disparaît avec la cloche.
Elle y est toujours, et la nuit de Noël, quand on sonne Matines, on entend sa voix affaiblie s’élever des profondeurs de l’eau et se mêler à la voix argentine des cloches d’alentour

Jules LECŒUR - Esquisses du Bocage Normand

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13 juin 2016

Le goblin

À propos de chevaux, avez-vous entendu parler du lutin qui vient, chaque soir, dans les écuries du père Frémien ? Je ne sais si c'est le Lutin ou le Goblin, ou si un esprit porte ces deux noms. On dit d'ailleurs que ce génie, ou comme vous voudrez l'appeler, est malin, espiègle et toujours disposé à faire quelques niches, quoique assez bon diable d'un autre côté, car il n'est pas trop exigeant pour sa grande puissance ; c 'est ainsi, du moins, qu'il s'est montré, en diverses circonstances, dans un grand nombre de lieux de notre arrondissement.
 
Un domestique, nommé Jacques, plaisantait souvent sur son compte et disait qu'il voudrait le rencontrer, qu'il le verrait changer de forme sans crainte, qu'il l'engagerait même à soigner ses chevaux. Il parait que le Lutin n'entend pas raillerie, quoiqu'il soit à moitié familier et qu'il prenne soin des chevaux, ou plutôt qu'il en adopte, leur donne en cachette de 1'avoine, du foin et les étrille en riant aux éclats. Il demeure toujours invisible, excepté lorsqu'il prend la forme d'un cheval. Je vous ai dit que j'ignore si le Lutin et le Goblin sont le même génie ; quoiqu'il en soit, le Goblin est un vieux domestique méchant et paresseux qui a été ainsi transfiguré après sa mort, pour avoir commis quelque gros péché. Mais je reviens à Jacques.
Le Lutin, fâché de ses propos, prit un soir la forme d'un petit cheval, et se trouva à la rencontre de notre gars qui revenait, c'était un dimanche, de boire la pinte au bouchon du voisinage. À son approche, le petit cheval se mit à caracoler, hennir, en s'avançant la bride sur le cou, avec une selle et des étriers. Jacques se dit :
– Quoiqu'il n'y ait pas loin pour me rendre à la maison, c'est une bonne fortune qui se présente ; je vais monter le bidet de notre maitre : il est toujours en cœur.
Il s'apprêtait déjà à l'enfourcher, lorsqu'une idée vint le déranger :
– Si c'était le Lutin ? bah, le Lutin, allons donc ! pas de faiblesse, se dit-il ; et le voilà monté. Il se mettait d'aplomb, en se félicitant sur la complaisance de sa monture, qui lui avait paru se baisser comme pour se placer entre ses jambes lorsque le petit cheval se mit à ruer, caracoler, sauter et partir comme un trait à droite et à gauche et de tous côtés. Puis il gagna l'abreuvoir et disparut, laissant notre domestique étendu dans l'eau, dont il eut bien de la peine à se retirer, en maudissant le Lutin qui lui avait joué un si vilain tour, et qu'il entendait, sans l'apercevoir, à quelques pas faisant : hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi !

Anonyme, manuscrit de la bibliothèque d'Alençon

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06 juin 2016

Montivilliers - la fête de la Mère folle

Cette vieille coutume, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, subsista, ainsi que nous le verrons plus loin, jusqu’au XVIIº siècle. Voici sur sa célébration quelques détails que nous tirons de bonne source.

La veille du 1ᵉʳ jour de mai, les jeunes gens du bailliage et des autres justices de Montivilliers, choisissaient parmi les jeunes filles de la ville, celle qui était la plus belle et la plus jeune, et la proclamaient reine de la fête. Ils lui formaient ensuite une cour, composée des autres demoiselles réputées pour leur sagesse et leur vertu. Celles-ci offraient alors à leur reine, une couronne de fleurs cueillies à la Sainte Fontaine, (aujourd’hui la chênée de Mme l’abbesse, sur la place des Fossés). Le cortège se mettait en marche, précédé des jeunes gens, organisés en corps de musique charivarique et ayant pour instruments des chaudrons, des casseroles, des pincettes, etc ; venaient ensuite les vieux garçons, qui portaient pour emblème des chats, des chiens morts, etc. En route, on rencontrait la Mère folle à un endroit convenu à l’avance. Cette dernière avait été élue par les jeunes filles qui la choisissaient parmi les vieilles. Elle s’avançait montée au rebours sur un âne et portant sur la tête d’énormes cornes, avec lesquelles elle frappait ceux qui s’approchaient trop près d’elle. Son cortège se composait des procureurs et avocats de la ville
Lorsque les deux reines se rencontraient avec leurs suites respectives, la Mère folle, usant d’un privilège consacré et reconnu, examinait attentivement les jeunes filles, et si elle en apercevait une sur la conduite de laquelle il y avait à redire, elle prenait une attitude d’une telle irrévérence, que notre plume ne saurait la reproduire, puis elle désignait la coupable à ses suivants.
Ceux-ci, alors, faisaient chorus avec la Mère folle, chantaient un couplet de circonstance sur la jeune fille, puis, ensuite, ils se rendaient devant la maison de cette dernière et recommençaient le même chant. Cette menace toujours suspendue sur les jeunes filles, était bien de nature à les retenir dans la voie de la sagesse.
La Mère folle allait ensuite rendre ses hommages au vicomte et aux notables de la ville, puis le cortège se séparait et la fête était terminée.

Ch. VESQUE – Étude historique sur la ville de Montivilliers

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30 mai 2016

Montmerrei - la Pierre Tournoire

Sur les confins du Perche et de la Normandie, dans la commune de Mont-Merrey, à trois kilomètres de Mortrée, se trouve le "camp de César", appelé aussi le Châtellier. (...) Sur une colline qui forme comme un versant du camp de César, se trouve une large pierre affectant la forme d'un carré long et supportée par trois autres pierres à demi enfouies dans le sol. Pour nous, c'est un dolmen ou autel druidique ; pour les habitants du pays, c'est la "Pierre Tournoire". (...)
Les "anciens" racontent que le dolmen, ou plutôt la Pierre Tournoire, cache un trésor immense. Mais, comme il recouvre la demeure du diable, personne n'ose y toucher. Un jour, cependant, les habitants du Mont Merrey attelèrent tous leurs chevaux après la pierre qui résista à cet effort.
Au dire des braves Percherons, chaque année, la veille de Saint-Jean, au soleil levant, la pierre se dresse d'elle-même et aussitôt retombe lourdement. À certains jours, des milliers d'ombres fantastiques sortent de terre. Ce sont des guerriers de l'ancien temps qui deux à deux défilent devant leurs chefs ; parfois, ils s'arrêtent, puis reprennent leur marche silencieuse et s'évanouissent, avec les brumes, dans les premiers rayons du soleil.

Félix CHAPISEAU - Le folk-lore de la Beauce et du Perche

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23 mai 2016

Bricquebec - les magiciens

Les écoliers qui ont étudié la philosophie comme disent nos villageois, sont suspectés d'avoir des connaissances magiques. On croit que, grâce à ces connaissances, ils peuvent se rendre invisibles, se changer en plusieurs espèces pour visionner, de nuit, les passants, etc.
Les enfants, et même des personnes âgées, croient que leur curé à un grimoire et que, s'il voulait s'en servir, il pourrait faire beaucoup de choses prodigieuses.
Avant la première Révolution, les magiciens, par des poudres qu'ils envoyaient en l'air au milieu des foires, produisaient cette confusion épouvantable qu'on nomme ici des émotions. Il est certain que ces désordres, qui peuvent s'expliquer très bien sans magie, étaient incomparablement plus communs autrefois qu'aujourd'hui.
Les magiciens peuvent arrêter une voiture sur un chemin très uni ; ils peuvent aussi faire prendre le mors aux dents aux chevaux, qu'aucun pouvoir ne peut plus retenir. Personne ne doute que, par paroles, amulettes, etc, on ne puisse couper la fièvre ou le feu d'un incendie. Enfin, par certaines autres pratiques, ou par des philtres, ou même pour avoir touché de la main une fille quelconque, on peut s'en faire suivre et s'en faire aimer.

Pierre LE FILLASTRE - Superstitions populaires du canton de Bricquebec

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16 mai 2016

Harcourt - le lévrier de Villeret

Un des seigneurs du domaine de Villeret, situé dans les environs d'Harcourt, eut, dit-on, quelques contestations avec sa sœur au sujet de leur héritage commun. Un jour, ces contestations s'envenimèrent de telle sorte, que le seigneur de Villeret, poussé à bout, s'écria :
– Que celui de nous deux qui a sciemment tort, soit frappé de la foudre.
Il disait ces paroles solennelles pour en imposer à sa sœur, car il savait trop bien que ses propres prétentions étaient injustes. Au moment, cependant, où il achevait de prononcer ce parjure, se confiant à la sérénité du ciel pour railler impunément la puissance de Dieu, un violent coup de tonnerre se fit entendre, sans qu'on vît aucun nuage s'élever dans l'atmosphère ; la foudre éclata, frappa le sire de Villeret d'une manière si terrible, que sa tête, abattue d'un coup, bondit sur la terre, et y creusa un trou par lequel elle disparut.
 
Depuis cette époque, un beau lévrier vint hanter chaque soir la grande salle du château ; il se tenait toujours à la place d'honneur, à côté de la cheminée. Durant les longues soirées d'hiver, jamais il ne lui arriva de déserter le foyer, et, si quelqu'un s'avançait pour lui disputer sa place, le lévrier se dressait sur son séant, et, de sa patte droite, allongeait un soufflet lourd et piquant à cet hôte incivil. Cependant, le voisinage du mystérieux lévrier inspirait une sorte de contrainte pénible aux habitants du château. Un de ceux-ci voulut tenter par des voies plus douces d'éloigner l'importun.
Il s'approcha civilement du chien, et lui dit avec beaucoup de respect :
– M. de Villeret, voudriez-vous me céder votre place ?
L'animal merveilleux ne se le fit pas dire deux fois ; il disparut pour jamais, soit qu'il eût été touché de la politesse de cette instance, soit plutôt qu'il eût été blessé de voir son incognito si honteusement trahi.

Amélie BOSQUET - La Normandie romanesque et merveilleuse

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09 mai 2016

Jurques - la pierre Dyallan

Vieux dolmen druidique, la pierre Dyallan a presque trois mètres de hauteur, cinq de longueur et elle est large d’un mètre et demi environ. La table repose sur quatre supports et les alentours présentent les débris d’une douzaine de pierres formant une sorte d’enceinte circulaire.
Les vieilles femmes se rendaient autrefois à la pierre Dyallan comme à un lieu de pèlerinage, pour obtenir que leurs enfants soient favorisés d’un bon numéro, lors du tirage au sort de la conscription. Elles déposaient une branche de palmier sur le milieu de la table, en faisant neuf fois le tour à reculons, et rentraient chez elles.
La tradition affirmait que bon nombre de ces femmes avaient été exaucées dans leur désir.

BRUNET V. – Contes populaires du Bocage

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25 avril 2016

Le Codrille

Le Codrille est un petit œuf avorté, que le peuple croit avoir été pondu par un coq ; il n’y a que du blanc et point de jaune. Cet œuf renferme le germe d’un serpent, qui deviendrait monstrueux, si on le laissait éclore, et qui, après s’être caché quelque temps sous les toits ou dans les fentes d’une muraille, causerait les plus grands ravages dans le pays. On dit aussi que, lorsque le Codrille a atteint l’âge de sept ans, sans être vu de personne, il lui pousse des ailes, et que, le jour même où elles sont de force à traverser les airs, le nouveau Dragon s’enfuit vers la tour de Babylone, lieu de l’abomination et de la désolation, à cause des monstres qui l’habitent. Cet antique monument de la folie orgueilleuse de l’homme est peuplé d’une si grande quantité de reptiles et d’autre animaux effroyables, qu’on ne peut en approcher de sept lieues sans courir le risque de mourir de peur, sinon d’être dévoré.

Amélie BOSQUET

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18 avril 2016

Jean de l'Ours (2)

Jean de l’Ours descendit à son tour. Arrivé au même point que ses compagnons il aperçut la bête à sept têtes. D’un coup de sabre il lui abattit une tête et continua sa descente ; mais la bête se retrouva bientôt devant lui. D’un deuxième coup de sabre, il lui abattit une autre tête et descendit encore. La bête se présentant une troisième fois, il lui fit sauter une troisième tête. La même apparition se reproduisit encore trois fois à des intervalles de moins en moins rapprochés, mais chaque fois Jean de l’Ours lui abattait une tête. Il approchait du fond de la carrière lorsque le monstre, dont l’aspect était rendu plus horrible par le sang qui découlait de ses plaies, tenta un suprême effort. Un vigoureux coup de sabre fit rouler la dernière tête du dragon.
L’audacieux géant put enfin toucher le fond du précipice.
Il y aperçut alors trois cabinets dont l’entrée était gardée par un grand vieillard à barbe blanche dont les yeux lançaient des éclairs.
Jean de l’Ours se présentant devant le premier cabinet dit à l’étrange vieillard : « Qu’est-ce que tu fais là, toi ?- Qu’est-ce que ça t’regarde toi ? lui fut-il répondu – Ouvre la porte ou je la défonce ! – Défonce-la si t’oses ! » dit le gardien en se plaçant en travers.
Jean de l’Ours, sans se laisser intimider, défonça la porte avec la poignée de son sabre. Au même instant, une belle demoiselle sortit ; Jean de l’Ours l’embrassa, lui prit son mouchoir de poche et la fit remonter au moyen du signal convenu.
Le vieillard s’adossa alors contre la deuxième porte. Jean de l’Ours, se tournant de nouveau vers lui, s’écria : « Pourquoi te places-tu devant cette porte ? – Qu’est-ce que ça te regarde ? – Ouvre-la ou je la défonce ! – Défonce-la s’y t’ose ! » répondit encore le gardien d’une voix menaçante.
Jean de l’Ours, avec la poignée de son sabre, ouvrit le deuxième cabinet et au même instant une belle demoiselle en sortit. Le géant l’embrassa, lui prit son mouchoir, et la fit remonter comme sa sœur.
Avançant vers le troisième cabinet, devant lequel le vieillard venait de s’adosser, Jean de l’Ours dit encore à celui-ci « Qu’est-ce que tu fais là ? » Puis après une nouvelle sommation suivie d’une dernière menace, le géant défonça la porte. Il sortit une troisième demoiselle aussi belle que les premières. Après l’avoir embrassée, son sauveur lui prit son mouchoir et la fit remonter comme ses deux sœurs.
Quant au vieillard, qui n’était autre probablement que le génie malfaisant qui tenait en captivité les filles du seigneur, il était disparu comme par enchantement.
Jean de l’Ours ayant achevé sa mission eut hâte de sortir de ce gouffre affreux, il agita sa clochette mais il eut beau sonner, la corde ne lui fut pas descendue. Il se trouva donc dans l’impossibilité de sortir de la carrière. Pendant qu’il songeait avec amertume à la trahison de ses deux compagnons, ceux-ci se rendaient au château pour y conduire les trois demoiselles.
Il y avait très longtemps que Jean de l’Ours était abandonné, et il commençait à perdre espoir lorsqu’il aperçut à ses côtés le p'tit ver de terre qui lui dit : « Ah ! te voilà, toi ? – Oui, dit Jean de l’Ours. – Tu voudrais bien que je te remonte, sans doute ! Eh bien, voilà un corbeau ; monte dessus. Voilà aussi sept bœufs ; chaque fois qu’il va crier : coac, tu vas lui en mettre un dans le bec ».
Tout en montant, Jean de l’Ours, plus résolu que jamais à triompher du nouveau péril devant lequel il s’était d’abord senti impuissant, n’oubliait pas la recommandation du p'tit ver, et chaque fois que le corbeau criait : coac, il lui mettait un bœuf dans le bec.
Quand le corbeau eut crié sept fois, Jean de l’Ours, qui n’était pas encore remonté, se dit : Si le corbeau crie encore, je n’ai plus rien à lui mettre dans le bec, et il est capable de me laisser tomber au fond de ce précipice dont j’entrevois maintenant le bord. Alors il se coupa un morceau de chair au mollet, et le corbeau ayant encore crié : coac, il lui mit ce morceau dans le bec. Au même instant, d’un coup d’aile, cet oiseau jeta notre homme sur le bord.
Jean de l’Ours, sorti de la carrière, banda son mollet pour étancher le sang de sa plaie et se dirigea en boitant, vers le château du seigneur. En route, il rencontra un mendiant. « As-tu été au château, lui demande-t-il ? – Oui, répondit le mendiant, mais il y a une grande fête, aujourd’hui !- Ah ! dit Jean de l’Ours, il y a une grande fête ? – Oui, car le seigneur marie deux de ses demoiselles. – Eh bien, donne-moi tes habits et prends les miens, car je veux aller demander l’aumône au château ».
Le mendiant, tout déguenillé, considérant les habits relativement luxueux de celui qu’il rencontrait, lui demandit : « Mais, monseigneur, vous voulez vous moquer de moi, bien sûr ?- Non, dit Jean de l’Ours, je ne me moque pas de toi ; Tiens, je vais me déshabiller en premier ». Et il donna aussitôt ses habits au mendiant qui, en voyant cela, ne refusa pas de lui céder les siens.
Tout en boitant, Jean de l’Ours poursuivit sa route vers le château. En y arrivant, il demanda à entrer dans la cuisine pour se reposer et y panser sa jambe. Mais les servantes et les valets voyant les haillons de ce malheureux, le repoussèrent en lui disant : « Revenez une autrefois car notre seigneur marie ses demoiselles aujourd’hui.- Ah ! Monseigneur marie ses demoiselles, je voudrais bien lui parler, moi ! – Ca n’se peut pas, lui répliqua-t-on, monseigneur est avec sa famille et ses invités, tout occupé de la fête, et il ne va pas quitter sa société pour s’entretenir avec vous. – Eh bien, dit le faux mendiant, conduisez-moi dans sa salle, parce que j’ai absolument besoin de lui parler.- Ca n’se peut pas ! lui fut-il répété encore. Comment voulez-vous qu’on vous présente à monseigneur en ce moment avec votre sale accoutrement et votre piteuse mine ? »
Jean de l’Ours, qui commençait à perdre patience, s’écria : « Ah ! vous ne voulez pas me recevoir au château ! Eh bien j’y entrerai malgré vous ! » Voyant son insistance et l’air menaçant qu’il venait de prendre, les serviteurs jugèrent prudent de prévenir leur maître et lui rapportèrent ce qui venait de se passer.
Le seigneur, étonné qu’un malheureux de cette espèce s’entêtât à lui parler, donna ordre de le faire entrer à la cuisine.
Jean de l’Ours alla s’asseoir au coin du feu, étendit, sur chacun de ses genoux, deux des mouchoirs qu’il avait pris aux demoiselles et fixa le troisième sur sa poitrine.
A ce moment, les trois demoiselles passèrent ; apercevant le mendiant, elles remarquèrent avec surprise les mouchoirs qu’il avait étalés devant lui. L’une d’elles dit à ses sœurs. : « Ce doit être l’homme qui nous a tirées de la carrière, car je reconnais mon mouchoir sur sa poitrine ? » Celles-ci répondirent qu’elles reconnaissaient aussi les leurs. Les compagnons de Jean de l’Ours qui, à la suite des demoiselles, s’étaient introduits dans la cuisine, ressentirent un trouble immense et se dirent l’un à l’autre : Ce doit être lui ! pourtant il est impossible qu’il ait pu sortir du précipice.
Alors Jean de l’Ours, qui observait leur attitude, s’écria : « Je crois que vous me reconnaissez, vous autres. Vous savez qu’il nous avait été promis à tous les trois que nous épouserions les filles du seigneur si nous les délivrions de leur captivité. Vous savez que c’est moi seul qui ai pu tirer du vin dans le château abandonné, que c’est encore moi seul qui suis descendu dans la carrière pour délivrer ces demoiselles, car vous étiez incapable de les sauver ; sans moi, elles seraient encore prisonnières au fond du gouffre maudit. Jaloux de ma puissance, vous avez cru que je ne pourrais en sortir sans votre aide, et vous m’avez abandonné lâchement pour profiter seuls de la promesse qui nous a été faite à tous les trois. Me voilà, pourtant, et je viens à mon tour réclamer la récompense que je mérite. Tant pis pour vous, si ce que j’ai à dire à monseigneur le fait renoncer à vous accorder la faveur dont vous êtes indignes ! »
Le seigneur, qui depuis un instant était entré dans la cuisine, avait entendu tous les reproches que Jean de l’Ours adressait à ses compagnons. Il leur demanda si ce qu’il venait d’apprendre était vrai. Ceux-ci, remplis de confusion et ne sachant quoi répondre pour se justifier de leur crime à l’égard de celui qui avait délivré les demoiselles, ne purent contredire ses déclarations.
Alors le seigneur, irrité de l’odieuse conduite de ceux qui avaient été sur le point de devenir ses gendres, ordonna à ses serviteurs de les enchaîner et de les jeter dans la carrière, ce qui fut exécuté sans retard. Ayant fait revêtir Jean de l’Ours de magnifiques habits, il lui accorda la main de sa fille aînée. Quant aux deux autres demoiselles elles épousèrent de riches seigneurs des environs qui s’étaient empressés de leur faire la cour.

Recueilli à Saint Philbert des Champs par M. LEROY, instituteur
in Le Pays normand

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