Contes et légendes de Normandie

J'irai relire ma Normandie

Le 1er janvier 2015, la Piterne éditait son premier livre numérique. Sa ligne éditoriale est limpide : les livres de contes et légendes de Normandie, les auteurs du domaine public nés en Normandie.
Aujourd'hui, la Piterne approche son 70e titre. L'équipe qui cherche, transforme, corrige, met en page et illustre ces récits est fière de son action pour la culture régionale.


La Piterne possède plusieurs cordes à son arc :

- ce blog présente en accès libre les contes et légendes de Normandie dans leur jus ;

- la collection "Contes et légendes" accueille les recueils complets de contes normands ;

- la collection "Lettes normandes" réunit les romanciers régionaux du domaine public ;

- la collection "Vite lu" présente les nouvelles d'auteurs normands, publiées dans les revues, gazettes et périodiques.

Depuis octobre 2016, La Piterne édite des livrets pratiques et pédagogiques pour tous les écrivains - pour les études, les loisirs ou le travail, etc. - qui désirent prendre la plume sans se prendre la tête :

LA-SOLUCE.fr

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02 décembre 2016

Le Gloria normand

Le Gloria est un produit normand, et voici, d’après la tradition quelle est l’origine de ce mot.
Dès l’introduction du café en France, son usage s’est rapidement répandu dans les ports de nos côtes. Mais comme c’était alors le règne de l’économie en toute chose, le café était servi à fort modeste dose, ce qui laissait beaucoup à désirer aux marins, par exemple, dont le palais recherche par préférence les sensations lourdes et brutales. Aussi, dans les ports de la Basse Seine, depuis Rouen jusqu’au Havre, les hommes de mer avaient-ils soin, pour le tonifier à leur convenance, de l’associer à l’eau de vie. Lorsque ce mélange n’était pas opéré, ils trouvaient que le café n’était pas dans toute sa gloire ; il n’arrivait à cet état qu’après le mélange. De là, le mot de gloria pour désigner la demi tasse et le petit verre confondus ensemble.
En se propageant dans les villes de l’intérieur, cette mixture ne changea pas de nom et elle continua de se faire dans des tasses de petit calibre. En peu de temps, le gloria avait fait la conquête de toute la Normandie, et bientôt on le vit couler à flots désordonnés dans les marchés et les foires, où l’on ne concluait plus une transaction quelconque qu’en prenant un gloria… Et ce gloria si fréquemment demandé était d’ailleurs de plus en plus glorifié par l’addition successive de je ne sais combien de petits verres d’eau de vie, qui eurent chacun son nom particulier, rincette, rinçonnette, etc.


Annuaire Almanach de l’Eure (1864)

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28 novembre 2016

Caudebec en Caux - la flèche (2)

Elles vinrent toutes s’y amarrer presqu’en même temps, et le fleuve, si animé l’instant d’auparavant, parut désert.
Un bruit lointain grandissait. Simplicien se dit : “Voici l’heure de la barre”. Il se rappela le plaisir qu’il éprouvait dans son enfance à guetter l’arrivée de la barre, et, tout en marchant, il écoutait le bruit lointain des flots et tenait ses yeux fixés sur le fleuve. Bientôt il vit accourir, avec une plus grande vitesse qu’un cheval lancé au galop, les eaux refoulées violemment par la marée, écumeuses, bondissantes et formant en travers du cours du fleuve une formidable barre haute de six pieds. La barre passa, bruyante et rapide, et le fleuve, changeant son cours, parut remonter vers sa source, en pliant et en tordant les saules de ses bords.
Le religieux continua son chemin, mais, comme une irrésistible marée, le flot des souvenirs envahissait son cœur à mesure qu’il s’approchait de sa ville natale.
Bientôt il atteignit les premières maisons du faubourg de Caudebec, humbles demeures adossées aux rochers où grimpaient des vignes et des roses, toits amis, où jadis le religieux connaissait par leurs noms bien des enfants, bien des mères. La chaleur était très forte ce jour là ; les filets séchaient au soleil ; les gens se tenaient à l’ombre dans les maisons, et personne ne passait sur la route poudreuse.
Frère Simplicien franchit le pont-levis et ces fortifications qui conservaient encore les traces du siège si héroïquement soutenu contre les Anglais quatre-vingts ans auparavant. Les gardes de la porte jouaient aux dés, les rues étaient désertes. Seules, quelques bonnes femmes filant sur le seuil des boutiques, quelques jeunes filles qui cousaient des gants et bordaient des chapeaux, assises aux croisées, et cinq ou six vieux mariniers qui causaient sous les tilleuls de la grande place, regardèrent passer le bon frère, dont le capuchon était rabattu. - Quel est donc ce moine ? se dirent-ils. Ce n’est pas le messager ordinaire de l’abbaye, ni le frère Richard, ni le frère Jean-Marie. Jamais on n’a vu ce frère à Caudebec.
Un mendiant curieux le suivit, mais le mendiant était boiteux. Le frère marchait très vite et l’eut bientôt distance.
Frère Simplicien se dirigeait vers l’église, mais, au lieu d’y entrer, il tourna vers le presbytère, et fut tout étonné de le trouver démoli. Lorsqu’il avait quitté Caudebec, en 1483, le curé habitait encore l’hôtel de la Sirène, jolie maison achetée à l’abbaye de Saint Wandrille par les trésoriers de l’église, moyennant une rente de cinq louis un sol huit deniers et deux chapons ; mais, en 1499, la maison de la Sirène, échangée contre une autre, avait fait place aux échafaudages du portail projeté, et le curé demeurait de l’autre côté de l’église. Un enfant indiqua ce changement au frère, et il alla soulever le heurtoir historié du nouveau presbytère.
Un clerc introduisit frère Simplicien dans une chambre basse, où le curé, assis, lisait dans un gros livre posé sur un pupitre de chêne sculpté. Le bon prêtre se leva et reçut le message du Révérendissime Abbé de Saint Wandrille avec autant de respect et de joie que si c’eût été une lettre du Roi. La lettre, du reste, renfermait, sous les lacs de soie et le sceau fleurdelisé de l’abbaye, une enveloppe de parchemin pleine de pièces d’or et sur laquelle étaient tracés ces mots : Offert à Notre Dame de Caudebec pour l’achèvement de son église et la construction de la flèche d’icelle.
- Mon bon frère, dit le curé, je vais lire la lettre du Révérendissime Abbé de Saint Wandrille, et y répondre illico. Auriez-vous l’obligeance d’attendre une petite heure et de vous charger de ma missive ?
- Assurément, monsieur le curé.
- Eh bien, veuillez passer dans la salle, mon clerc vous offrira un pot de cidre.
Mais le frère Simplicien ne se laissa pas tenter ni par les instances du bon prêtre, ni par le cidre écumeux et couleur de topaze que le petit clerc apportait dans un pichet de faïence de Rouen, et il demanda la permission d’aller attendre à l’église que la réponse du curé fût prête.
Tandis qu’il s’y rendait, le curé lisait et relisait la lettre de Dom Jehan de Brametot, comptait les pièces d’or, et, avec la sage lenteur propre aux Normands, préparait une belle feuille de parchemin, taillait sa meilleure plume, se faisait apporter par son clerc encre noire, encre rouge, fils de soie, cire et cachet armorié de la paroisse Notre Dame de Caudebec, et, après y avoir bien réfléchi, écrivait posément au Révérendissime Abbé.

Julie LAVERGNE - La flèche de Caudebec

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21 novembre 2016

Caudebec en Caux - la flèche (1)

Dans la royale abbaye de Saint Wandrille, vers la fin du XVe siècle, vivait un frère convers à qui l’Abbé, pour de très bonnes raisons, avait imposé le nom de frère Simplicien. C’était un très bon religieux et qui s’acquittait à merveille de son office de jardinier ; mais, hors de là, il ne fallait rien lui demander. Il paraissait ignorer toutes choses, et, bien qu’il ne fût pas astreint à la clôture, ne sortait jamais de l’enceinte du monastère.
Un jour, pourtant, le Père Abbé, voulant envoyer une lettre pressée au curé de Caudebec, et n’ayant personne autre de disponible, dit au prieur Dom Benoît de Guerbaville de dépêcher à Caudebec le frère jardinier.
- Mais, mon Révérend Père, objecta Dom Benoît, frère Simplicien est capable de se perdre en route.
- C’est impossible, reprit l’Abbé : notre frère Simplicien est né à Caudebec, il l’a toujours habité jusqu’à son entrée en religion ; il n’est ici que depuis une quinzaine d’années, et ce n’est pas en quinze ans que l’on oublie le chemin de son pays, surtout quand ce chemin est une belle route toute droite, longue d’une lieue tout au plus.
- Vous avez raison, mon Révérend Père, mais le frère Simplicien est si contemplatif, si distrait ! Ne vaudrait-il pas mieux envoyer quelqu’un de la ferme ?
- Non ; la lettre contient des pièces d’or, et je ne puis la confier qu’à une personne tout à fait sûre et discrète. Dom Benoît, je vous trouve un peu bien raisonneur pour un bénédictin.
Le religieux en convint, s’humilia et alla transmettre au frère jardinier les ordres du Père Abbé.
Sans répliquer un mot, frère Simplicien posa son râteau, se lava les mains, essuya son front en sueur, et, rajustant sa robe à larges manches qu’il avait un peu relevée dans sa ceinture pour travailler plus aisément, suivit Dom Benoît chez le Père Abbé.
Quelques minutes après, le frère, pour la première fois depuis quinze ans, franchissait la porte fortifiée de l’abbaye et cheminait à l’ombre des saules et des peupliers qui bordent les rives charmantes de la Fontanelle.
Frère Simplicien avait tout au plus trente-six ans. Il était fort et robuste, et, bien que la chaleur fût grande ce jour-là, le peu de chemin qu’il venait de faire ne semblait pas avoir dû le fatiguer. Il s’assit au pied d’un hêtre, pourtant, dix minutes après avoir quitté l’abbaye, et regarda tristement le clocher, qu’on apercevait encore au-dessus des arbres touffus et des toits de chaume du village. Et si quelqu’un se fût glissé près du bon frère, il l’eût entendu murmurer : - O bienheureuse solitude ! une heure à passer loin de toi va me paraître un siècle. J’espérais si bien mourir sans t’avoir jamais quittée !
Il se releva, jeta encore un regard sur la vallée de Saint Wandrille, et se remit en marche. Bientôt, il arriva au bord de la Seine, et le riant aspect du fleuve et de ses rives sembla dérider son front pensif.
Alors, comme à présent, non seulement rochers, forêts et coteaux fertiles se reflétaient dans les eaux abondantes et paisibles de la Seine, mais les châteaux et les monastères dont nous admirons les ruines étaient dans toute leur splendeur. Tours et clochers innombrables, émergeant de la sombre verdure, embellissaient encore la Normandie, et, sur le fleuve, de nombreuses barques passaient, témoignant du grand commerce qui se faisait alors, la France vivant en pais sous le sage gouvernement du roi Louis XII et du cardinal Georges d’Amboise.
À l’embouchure de la Fontanelle, les abbés de Saint Wandrille avaient fait creuser un port, et, au moment où le frère Simplicien arrivait au rivage, il vit que plusieurs barques, quittant le milieu du fleuve, faisaient force de rames pour gagner le port. Elles vinrent toutes s’y amarrer presqu’en même temps, et le fleuve, si animé l’instant d’auparavant, parut désert.
Un bruit lointain grandissait. Simplicien se dit : “Voici l’heure de la barre”. Il se rappela le plaisir qu’il éprouvait dans son enfance à guetter l’arrivée de la barre, et, tout en marchant, il écoutait le bruit lointain des flots et tenait ses yeux fixés sur le fleuve.

à suivre...

Julie LAVERGNE - La flèche de Caudebec

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14 novembre 2016

La Cochère - La demoiselle et le Monsieur habillé de rouge

Une jeune fille fit rencontre d’un beau Monsieur habillé de velours rouge et monté sur un élégant cheval noir, dans la commune de la Cochère, voisine de celle où je suis née. Le Monsieur, la voyant éplorée, lui demanda la cause de son chagrin.
— Quel sujet, lui dit-il, ma belle enfant, fait couler vos pleurs ?
La demoiselle répondit :
— Mon bon Monsieur, je cherche une place pour entrer en condition. Voici la nuit qui arrive et je ne sais où je vais pouvoir la passer.
Le Monsieur lui dit :
— Si vous voulez, mon enfant, je vous prendrai à mon service.
On convint du prix et le Monsieur engagea la jeune fille à monter derrière lui, où elle se trouva placée comme par enchantement. Le cheval marcha si vite qu’elle ne put rien remarquer sur son passage. Enfin on arriva à un château de belle apparence mais qui paraissait noirci par le temps. Le Monsieur conduisit la jeune fille par de longs corridors éclairés sans qu’on aperçût ni chandelles, ni lampes : une lumière clair-obscure paraissait naturelle à cette habitation. Arrivés dans une pièce éclairée de la même manière, le Monsieur dit à la jeune fille :
— Votre travail, mon enfant, sera facile ; vous n’aurez qu’à filer et a entretenir du feu sous cette chaudière. Pour votre nourriture, vous la trouverez toujours prête dans ce petit buffet.
Il lui fit voir qu’il était déjà bien garni de sucre, de confitures, de pain, de cidre et de viandes qui paraissaient délicieuses.
— Mangez, dit-il, de tout ce qui vous plaira, et n’épargnez rien.
La jeune fille, contente de sa bonne rencontre, se promit joyeuse vie, puis le Monsieur rouge lui dit encore :
— Tous vos désirs seront satisfaits comme je vous l’ai promis ; mais n’oubliez pas les ordres que je vais vous donner : il vous est défendu d’ouvrir cette chaudière pendant mon absence qui durera quelque temps.
Il partit et bien des jours, des mois, des années se passèrent sans que l’homme rouge revint. La jeune fille ne pouvait supputer le temps, car dans ce lieu, il ne faisait ni jour, ni nuit. Elle filait peu, mais elle avait grand soin de faire bouillir la chaudière, dans laquelle elle entendait pourtant parfois un bruit étrange. Elle aurait bien voulu l’ouvrir ; la crainte la retenait. Un jour, ou plutôt un moment qu’elle s’ennuyait de son nouveau genre de vie, la curiosité l’emporta : elle ouvrit la chaudière. Quelle fut, grand Dieu ! sa surprise et sa douleur, lorsqu’elle aperçut sa mère qui était morte depuis sept ans et qu’elle faisait brûler depuis bientôt trois années. Elle fondit en larmes sans pouvoir proférer une parole.
— Je suis punie, lui dit la malheureuse damnée, pour t’avoir laissée trop faire tes volontés. J’avais oublié le précepte : Qui aime bien, châtie bien. Hâte toi de fuir. Je ne peux t’en dire davantage.
L’homme rouge était déjà là ; il referma promptement la chaudière, et, s’adressant à la jeune fille :
— Je suis forcé, dit-il, de tenir ma parole. Je t’ai promis que tu serais libre à ta volonté.
Dans un instant, la jeune fille se retrouva à la place où le Monsieur rouge l’avait prise sur son cheval, qui n’était lui-même qu’un démon transfiguré. L’infortunée rentra chez son père, obtint son pardon et, jour et nuit, pria pour sa mère, en implorant la miséricorde du Tout Puissant. Enfin, après plusieurs années de repentir, sa mère lui apparut et lui dit :
— Je suis heureuse d’avoir, par mes douleurs, servi à ta conversion qui m’a aussi été précieuse puisque tes prières et tes larmes ont obtenu de la clémence de Dieu ma délivrance. Dispose-toi pour une fin prochaine ; je vais te préparer une place dans le séjour des élus.
La jeune fille mourut trois jours après cette apparition, et le Monsieur rouge, autrement le diable, n’obtint ni la mère ni la fille.

Marthe MORICET – Récits et contes des veillées normandes

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07 novembre 2016

Tonneville - la Demoiselle de Tonneville

Du vivant de la fille d’un seigneur de Tonneville qu’on ne désigne pas autrement que sous le nom de Demoiselle, il y avait procès entre les deux paroisses pour la propriété de la lande, que chacune voulait posséder seule. Ce procès qui durait depuis longues années, la Demoiselle le prit si fort à cœur qu’elle s’écria un jour :
– Oui, si j’avais un pied dans le ciel et l’autre dans l’enfer, je retirerais le premier pour avoir la lande toute entière.
Ces mots furent répétés et commentés dans le public, et à sa mort on s’attendait à quelques prodiges ; on ne s’était pas trompé : sa mort fut naturelle à la vérité, mais le lendemain le clergé étant venu pour l’enterrer, on descendit le corps du catafalque où il avait été déposé, et l’on se mettait en devoir de l’enlever, quand, arrivés auprès de la porte extérieure, les porteurs furent obligés de s’arrêter et déposer le cercueil, tant il était devenu lourd tout à coup.
Après s’être reposés un instant, ils essayèrent de le reprendre, mais il leur fut impossible de le soulever. Les hommes les plus robustes de l’endroit furent inutilement appelés ; les chevaux qu’on y attela ne réussirent pas davantage ; on fut obligé de renoncer à l’inhumation en terre sainte et il fallut consentir à la faire sous le seuil même de la porte cochère où le cercueil est encore.
Depuis ce moment, les landes de Tonneville et de Flottemanville sont chaque nuit visitées par la Demoiselle, qui s’y promène en grande robe blanche, épiant les passants pour les jeter dans les fossés, et, quand elle a réussi, s’enfuyant avec de grands éclats de rire. Un jour, un laboureur attardé qui traversait ces landes entendait une voix répéter de temps à autre :
– Où coucherais-je cette nuit ?
Le paysan, lassé d’entendre ces paroles et voulant plaisanter :
– Avec moi, répondit-il.
Il n’avait pas achevé ces mots qu’une dame blanche s’asseyait derrière lui sur la croupe de son cheval et passait ses bras autour de lui ; le paysan tremblait de tous ses membres, l’animal prit le mord aux dents et courut se précipiter dans une espèce d’étang qui se trouve au bas de la lande. Heureusement que l’eau n’était pas assez profonde pour engloutir l’homme et l’animal, et qu’il parvint à sortir de ce mauvais pas ; la dame avait disparu au moment où le cheval était entré dans l’eau.

Jean FLEURY - Traditions populaires des environs de Cherbourg

 

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31 octobre 2016

Les Andelys - L'homme et son ombre

Il n’est pas de plus fâcheux voisinage, pour les terres arables, que celui des bois. Outre qu’elles ne sont point exemptes de servitudes communes à la plupart des champs, elles ont de plus l’inconvénient d’être, pendant une grande partie du jour, privées des rayons du soleil, par suite de l’ombre que projettent leurs incommodes voisins. Cette circonstance nuit considérablement à leur fécondité. C’est un assujettissement que l’on doit cependant supporter et auquel on ne peut se soustraire, car chacun est libre de planter son terrain comme il lui plaît, et d’ailleurs il faut des bois.
Telle ne fut pas pourtant l’opinion du plus ancien propriétaire d’une pièce qui bordait autrefois, à l’est, le bois de Feuguerolle.
Cet homme ne put voir transformer en bois le champ contigu au sien. Il ne put se résigner à laisser pousser et grandir, sur la lisière de sa propriété, les cépées de chênes qui étendaient, d’année en année, des ombres mouvantes de plus en plus grandes et de plus en plus fantastiques, sur les sillons qui en devenaient d’autant plus stériles.
Bon sang normand ne peut mentir, en conséquence, notre homme présenta une requête à la vicomté des Andelys, afin qu’il fût ordonné au planteur de bois de faire arracher la partie du taillis qui projetait cet ombrage envahisseur, et de lui payer des dommages et intérêts pour le préjudice causé à son champ. Si l’ombre délinquante n’eût été de sa nature insaisissable, notre plaideur ne se fût pas fait faute de l’appréhender au corps ; mais, privé de cette satisfaction, il dut se borner à joindre à sa demande la mesure prise, à l’heure la plus basse du jour, de cette ombre intruse.
Malgré une pièce aussi accusatrice, il fut débouté de son instance et condamné au dépend. Il interjeta aussitôt appel à la Cour du Parlement de Rouen ; mais la cour confirma la sentence des premiers juges, par un arrêt du mois de juin 1685.
Furieux de l’inutilité de ses efforts, l’intrépide plaideur se fût volontiers pourvu devant Minos, qui passe pour un juge expert dans la jurisprudence des ombres ; mais comme il ignorait où siège ce mystérieux tribunal, force lui fut d’abandonner l’intimé qu’il avait si longtemps harcelé, tourmenté de ses procédures. Il s’en prit alors à un autre de ses voisins, sur lequel il se vengea, en faisant à son tour un bois du champ qui avait si fort ému son ombrageuse susceptibilité. Heureusement, ce voisine était d’un caractère plus placide et d’une humeur plus accommodante. Il prit la chose du bon côté et n’y trouva point à redire : autrement, et pour peu qu’il eût voulu lui aussi appliquer la maxime par pari refertur, cette partie de notre territoire serait bientôt devenue une véritable forêt.
Le singulier dénouement de cette histoire, c’est que l’irascible Normand qui avait allumé cette guerre de chicane, appauvri par les frais auxquels il avait toujours été condamné, laissa une succession si embarrassée que, bois ou champ, le lopin de terre qui avait occasionné tous ces procès, dut être vendu et fut adjugé à l’un des héritiers de son adversaire.
Les mânes du plaideur durent en être bien mortifiés et se demander un peu tard si, comme le chien de la fable, ils n’avaient pas lacher la proie pour l’ombre.

BROSSARD DE RUVILLE - Histoire de la ville des Andelis

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24 octobre 2016

Sainte-Marie-Laumont - Le bonhomme Misère (2)

— Mais viens donc voir dans la cheminée ! c’est extraordinaire ! »
Le bonhomme se leva aussi vite qu’il put et regarda en ouvrant de grands yeux. La fève avait poussé pendant la nuit ! Ah ! certes, non, ce n’était pas une fève comme les autres : sa tige était grosse comme le tronc d’un arbre moyen ; ses feuilles, plus longues et plus larges que des souliers d’homme, étaient disposées en forme d’échelle ; enfin, elle croissait à vue d’œil.
« Eh bien, la mère, fit le bonhomme en se frottant les mains, qu’est-ce que je te disais hier soir ?
— Bah ! ce n’est point cette fève-là qui va nous donner à manger.
— C’est possible ; mais voyons, ne bougonne pas : je vais partir dans un instant. »
…………………………

Le bonhomme Misère recommença sa tournée habituelle ; cette fois, il reçut partout un bon accueil. Quand il rentra, il faisait encore jour, et son bissac était rebondi.
Pendant son absence, la fève avait tellement grandi que sa tête atteignait le ciel.
« Eh bien, mon trésor, dit la mère Misère, qui n’avait jamais été de si belle humeur, qu’est-ce que nous allons demander au bon Dieu ?
— Ma bonne, si tu veux m’en croire, ne nous pressons point ; nous ne pouvons pas demander trente-six choses, n’est-ce pas ?
— C’est vrai, » répondit la mère Misère avec un soupir.
Toutefois, comme elle n’avait pas un bœuf sur la langue, elle la fit tourner à rendre jalouses une douzaine de commères.
…………………………

« Sais-tu ce qu’il nous faut, mon vieux ? dit-elle à son mari, le lendemain matin en s’éveillant.
— Ma foi, non.
— Eh bien, il nous faut ici même une maison bien close et bien chaude, avec quatre ou cinq pièces, et dedans tout ce qui est nécessaire pour être heureux.
— Tu as raison. Ah ! quel bonheur ! Je ne vais plus tendre la main ni traîner mes vieilles jambes. »
Le bonhomme, en s’aidant des feuilles de la fève, monta sans trop de fatigue jusqu’au paradis. Il aperçut saint Pierre presque aussitôt.
— Qui es-tu et que veux-tu ? » lui demanda brusquement le porte-clefs du ciel.
Misère, un peu intimidé, lui raconta son existence malheureuse, l’histoire de la fève et la conversation qu’il venait d’avoir avec sa digne épouse.
« Sois content, dit saint Pierre adouci, ta femme aura ce qu’elle souhaite. »
Le bonhomme remercia le saint et s’en alla.
Quand il quitta la dernière feuille de son échelle merveilleuse, il trouva tout changé autour de lui ; à la place d’une pauvre cabane, il voyait une maison spacieuse et magnifique. il se croyait le jouet d’un rêve, lorsque sa femme lui sauta au cou et l’embrassa maintes et maintes fois ; il ne pouvait plus en douter, cette belle maison était à lui, son bonheur était réel.
…………………………

Mais il avait compté sans sa femme. Un mois s’était à peine écoulé qu’elle lui demanda de remonter au ciel pour obtenir une nouvelle faveur.
« Nous sommes heureux, dit-elle, mais notre grand âge nous empêchera de l’être longtemps. Va donc prier saint Pierre de nous rajeunir. »
Le bonhomme, qui était faible de caractère, suivit le conseil de sa femme. Il obtint satisfaction, mais tout juste.
…………………………

Au bout d’une semaine, la femme de Misère, qui était redevenue jeune, déclara qu’elle serait malheureuse tant qu’elle n’aurait pas sur le front une couronne de reine. Son mari lui adressa des remontrances, s’emporta,… et dut céder.
« Écoute, gronda saint Pierre, tes vœux sont exaucés, mais au revoir, et ne reviens plus. »
Malgré cette défense, dès le lendemain, le bonhomme se présenta de nouveau devant saint Pierre.
« Encore toi ! s’écria le saint ; c’est insupportable ! Dépêche-toi de t’en aller.
— Je vous en prie…
— Non, va-t’en tout de suite.
— Je vous en supplie, bon saint Pierre, écoutez-moi ; c’est la dernière grâce que je vous demande.
— Que veux-tu donc ?
— La reine mon épouse désire être la sainte Vierge, et je serais content d’être le bon Dieu. »
À ces mots, le saint se leva vivement, montra la porte à Misère et lui dit d’un ton de justicier :
« Si tu avais été plus raisonnable, tu aurais été admis au nombre des élus ; mais comme ton ambition n’a pas de limites, tu vas retourner à ta première position, et tu resteras, sur terre indéfiniment. »
…………………………

Ces paroles se sont accomplies, car, depuis des siècles, la misère existe parmi les hommes, et il y a tout lieu de croire qu’elle existera encore après nous.

Louis BASCAN - Légendes normandes

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17 octobre 2016

Sainte-Marie-Laumont - Le bonhomme Misère (1)

Dans la commune de Sainte-Marie-Laumont, à un détour de la route pittoresque resserrée entre la Souleuvre et de hautes collines, se dresse un énorme roc. C’est sur le sommet de ce roc que se trouvait, il y a longtemps, bien longtemps, la demeure du bonhomme Misère et de sa femme.
…………………………
Il était vieux et pauvre, le bonhomme Misère ; aussi était-il obligé de mendier pour vivre.
Un soir qu’il revenait chez lui, les jambes lasses et le bissac presque vide, il aperçut à distance un homme qui s’avançait dans la direction du bourg ; plein d’espoir, il s’assit sur le bord du chemin pour l’attendre.
Le bonhomme Misère n’avait décidément pas de chance ce jour-là : le voyageur était vieux, cassé, couvert de haillons, épuisé de fatigue. Il avait l’air si misérable, que le bonhomme, saisi de pitié, l’arrêta, lui parla doucement, ouvrit son bissac et lui offrit la moitié des aumônes qu’il avait reçues.
« Merci de tout mon cœur, » dit le pauvre homme. Après avoir fouillé dans sa poche, il ajouta :
« Tenez, prenez cette fève ; conservez-la précieusement, car elle vous portera bonheur. »
Misère garda la fève dans le creux de sa main et s’éloigna.
…………………………
Quand il rentra chez lui, sa femme se chauffait au coin de la cheminée, devant une flamme chétive. Elle était ridée comme une vieille sorcière et elle grelottait de froid et de faim.
— Eh bien, demanda-t-elle à son mari, la journée a-t-elle été bonne ? Que rapportes-tu ?
— Femme, répondit-il d’une voix joyeuse, je rapporte le bonheur !
— Le bonheur fit-elle avec amertume, nous sommes trop vieux maintenant pour le connaître ; donne-moi ton bissac.
— Ah ! il n’est pas bien lourd.
— Que veux-tu dire, alors, avec ton bonheur ?
— Ne t’emporte pas, ma femme ; j’ai autre chose à te donner… Vois-tu cette fève ?
— Oui, je la vois ; et après ?
— Eh bien, je ne l’échangerais pas contre l’or du monde entier.
— Montre-la-moi… Peuh ! cette fève-là est comme les autres.
— Oui… et non.
— As-tu fini de te moquer de moi avec tes énigmes ?
— Je ne me moque pas de toi. Cette fève est comme les autres, sans doute, mais elle a une vertu que les autres n’ont point : elle peut nous porter bonheur.
— Ah ! ah ? Ah !…
— Je te répète…
— Laisse-moi donc tranquille !
— Je t’assure…
— Voyons, qui te l’a donnée ?
— Un vieillard que j’ai rencontré sur la route et qui m’a dit…
— Alors, à ton âge, tu crois le premier venu qui te raconte des sottises ? Est-ce que tu me croirais, moi, si je te disais que j’ai été dans la lune cet après-midi ?
— Ce n’est pas la même chose.
— Comment ! ce n’est pas la même chose ! Quel malheur de vieillir !
— Tu peux bien parler ainsi, toi qui as l’air d’une vieille chouette.
— C’est ça, tu perds ta journée, tu inventes une histoire bête comme une oie, et quand je te dis ce que je pense, tu me montres une fève et tu m’insultes ! Ça ne se passera point comme ça, par exemple ?… Tiens, la voilà dans le feu, ta fève ; va la chercher si tu veux. »
Le bonhomme fut si abasourdi qu’il resta comme cloué au sol, la bouche bée. Il regarda la fève : elle était au milieu de la flamme, mais le feu ne la brûlait point. Il voulut la saisir : elle semblait scellée dans la pierre de l’âtre.
« Allons, dit la mère Misère soudain apaisée, viens manger de la bonne soupe que j’ai faite ; ça nous mettra du baume dans le cœur. Nous dormirons mieux après. »
Le bonhomme, tout étonné, mangea, but, écouta distraitement sa femme qui bavardait comme une pie, et, rompu de fatigue, s’allongea sur un lit de paille. Lorsqu’il se mit à ronfler, la mère Misère enleva ses sabots, se coucha sans bruit, et bientôt la cabane fut plongée dans l’ombre et le silence.
…………………………
Le lendemain matin, la mère Misère trottinait déjà depuis quelque temps lorsqu’elle jeta un cri de surprise :
« Ah ! Misère, viens donc voir !

— Quoi ? qu’est-ce qu’il y a ? dit le bonhomme, qui venait de s’éveiller et qui bâillait.
— Mais viens donc voir dans la cheminée ! c’est extraordinaire ! »
Le bonhomme se leva aussi vite qu’il put et regarda en ouvrant de grands yeux.

à suivre...
Louis BASCAN - Légendes normandes

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10 octobre 2016

Les trois roses et les trois chiens

Un brave pêcheur vivait tant bien que mal du produit de sa pêche avec sa femme et ses trois enfants.
Il avait beau se lever matin, prendre ses filets et rentrer fort tard de la pêche, il ne rapportait jamais que quelques petits poissons qu’il ne pouvait vendre. Depuis quelques jours surtout, il ne jouait que de malheur et la misère était grande dans sa chaumière.
Ne sachant à quel saint se vouer, le pêcheur avait conduit sa barque au pied d’un rocher dans un endroit isolé, et tout en maudissant son existence, il avait jeté ses filets. En les retirant, il sentit une résistance inaccoutumée, et il fut tout étonné de ramener un poisson énorme tel que jamais il n’en avait vu. Sa surprise fut bien plus grande quand il entendit le poisson lui dire :
— Je suis le Roi des poissons et c’est moi qui t’ai rendu si malheureux à la pêche en éloignant mes sujets de ta barque. Si tu me fais mourir et que tu me manges avec ta femme et tes enfants, il t’en arrivera bonheur. Tu détruiras un charme qui me tient depuis longtemps dans un corps de poisson et je trouverai moyen de t’en récompenser. Rentre chez toi, mets-moi à frire et conserve mes os que tu enterreras juste au milieu de ton jardin. Tu trouveras un trésor en cet endroit. De ma tête sortiront trois chiens fidèles ; tu en donneras un à chacun de tes fils. Puis trois rosiers sortiront de terre ; que chacun de tes enfants ait le sien. Ces rosiers porteront des feuilles et des fleurs d’un bout de l’année à l’autre. Quand un danger menacera l’un de tes fils, son rosier languira et semblera sur le point de mourir. Fais profit de ce que je viens de te dire et retourne chez toi.
Dès qu’il eut cessé de parler, le Roi des poissons mourut.
Rentré chez lui, le pêcheur raconta à sa femme et à ses trois enfants la bonne fortune qui venait de lui échoir. Puis on s’occupa de préparer l’énorme poisson dont bientôt il ne resta plus que la tête, les os et les nageoires. Un trou fut creusé au milieu du jardin et on y trouva un grand coffre rempli d’argent, d’or et de diamants. Puis le pêcheur enterra ce qui restait du Roi des poissons.
Lorsque le lendemain matin l’homme alla au jardin, il y trouva trois beaux chiens qui le suivirent à la maison.
Il en donna un à chacun de ses fils, selon la recommandation du Roi des poissons. Il en fut de même pour les trois rosiers qui, quelques jours après, poussèrent à l’endroit où les os avaient été déposés.
Le pêcheur n’était plus le pauvre homme d’autrefois. À la place de sa chaumière, il avait fait bâtir un magnifique château. L’aîné de ses fils s’était marié à une riche héritière et les trois rosiers étaient tout couverts de feuilles et de fleurs.
Un jour l’aîné, étant allé à la chasse, trouva un superbe château complètement inconnu des gens des environs. Il en parla le soir à sa femme.
— Oh ! Je sais ce que c’est ; mon père m’a dit autrefois que ce château était habité par une vieille sorcière, et tous ceux qui avaient voulu y entrer n’en étaient pas revenus.
— Je voudrais bien savoir ce que peut renfermer le château et j’ai l’intention de tenter l’aventure dès demain.
— Je t’en prie, ne l’essaie pas. Tu ne reviendrais jamais
— C’est décidé. Demain je prendrai mon chien et je saurai à quoi m’en tenir.
Et, malgré les supplications de sa femme, le nouveau marié prit ses dispositions pour aller visiter le château merveilleux.
Il suivit le chemin de la forêt, puis celui du château auquel il ne tarda pas à arriver. Là, personne ne se montra pour lui barrer la route. Il trouva des cours, des corridors, des salles, et partout ce n’étaient que cavaliers, que princes, que jeunes filles immobiles et que, de près, il trouvait de pierre. Enfin, il arriva à une porte près de laquelle une vieille femme filait sa quenouille.
— Où vas-tu, jeune homme ?
— Je viens visiter ce château et je voudrais y entrer.
— Fort bien. Mais laisse là ton chien et attache-le au fil de ma quenouille.
Le jeune homme attacha le chien et se trouva aussitôt changer en pierre. La vieille sorcière ricana et se remit à filer.
 
Mais dans le jardin du pêcheur, un des rosiers avait perdu ses feuilles et ses fleurs à l’instant où le chercheur d’aventures avait été changé en pierre. Les deux frères s’en aperçurent et prévinrent le père.
— Votre frère est en grand danger. Jacques, siffle ton chien et vole au secours de ton aîné.
Jacques siffla son chien et se remit à la recherche de son frère. Lui aussi arriva devant le château merveilleux, traversa des cours, des corridors et des salles et trouva la vieille filant sa quenouille.
— Eh, la vieille ! N’avez vous point vu mon frère aîné venir dans ce château.
— Si, si. Il est dans la grande salle. Laisse ton chien et attache-le à mon peloton de fil et je te laisserai libre d’entrer.
Jacques attacha le chien et se trouva à l’instant même changé en pierre, tandis que la vieille se remettait à filer.
 
Le second rosier avait perdu ses feuilles et ses fleurs.
Quand le cadet s’en aperçut, il siffla son chien, dit adieu à son père et se mit à chercher ses frères.
Arrivé au château, il vit les chevaliers et les belles dames alignés le long des murs et il soupçonna quelque piège. Aussi quand la vieille lui dit d’attacher son chien à son peloton de fil, il s’écria :
— Fidèle, mon chien, saute donc à la gorge de cette maudite sorcière.
Et le chien prit son élan, saisit la vieille par le cou et l’étrangla. Au même moment, le charme fut détruit et les chevaliers, les princes, les belles dames et leurs chevaux, les deux frères et leurs chiens revinrent à la vie. Tandis que dans le jardin de l’ancien pêcheur, les trois rosiers refleurissaient de plus belle et n’avaient été aussi beaux.
Les chevaliers et les princesses quittèrent le château après avoir bien remercié le jeune homme.
Les deux plus jolies des belles dames qui étaient là suivirent les jeunes gens et les épousèrent.
Et il y eut des noces si belles, si belles, que depuis que le monde est monde, on n’a pas encore vu leurs pareilles.


Raconté par un jeune Normand en 1883
E.H. CARNOY, Contes de France

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03 octobre 2016

Tancarville - Loïse la captive

À l’est du château est la tour de l’Aigle. Là vivait autrefois une jeune fille belle et pure comme la pensée de l’innocence. Alfroy, son tuteur, la tenait sous les verrous ; il voulait la contraindre à l’aimer ; il voulait s’unir à elle par des liens indissolubles ; mais le cœur de la pupille avait senti l’amoureuse flamme. Arthur, simple écuyer, était possesseur de ce trésor inestimable. Loïse, c’était le nom de la belle captive, avait vu quinze fois la ravenelle sauvage fleurir sur les murs du château ; Arthur comptait dix-huit printemps. Sous l’habit du ménestrel, il s’était introduit dans le manoir, et le farouche Alfroy l’avait pris à ses gages. À la faveur de ce déguisement, le gentil ménestrel pouvait à chaque instant du jour voir son amie, entendre ses doux aveux… Ce bonheur fut un songe. Une duègne* perfide trahit les deux amants, Alfroy chercha le bel Arthur pour l’occire ; l’amour le couvrit de son aile ; il conserva la vie, mais il perdit plus, il perdit sa maîtresse. Loïse fut enfermée dans ce donjon ; là, gémissante, les yeux fixés sur les flots mobiles, tant que durait le jour, elle leur demandait Arthur… Une nef à la blanche voile s’approchait-elle du rivage, son cœur palpitait, elle croyait en voir descendre son ami : vaine espérance ! Un soir, la jeune captive pleurait en songeant au ménestrel fugitif ; elle l’appelait encore… O surprise ! une voix touchante a répondu, c’est la voix de son amant ; elle regarde à travers les barreaux ; qu’aperçoit-elle ? C’était Arthur au pied de sa prison, luttant dans une faible nacelle, contre la vague en courroux.
— Adieu, douce amie, lui dit-il ; ne pouvant plus vivre pour toi, je vais chercher la mort : la Palestine sera mon tombeau. Donne une larme à mon trépas, mais avant que je quitte ces lieux, accorde-moi un gage de ton amour.
Loïse tremblante cherche à le détourner de sa fatale résolution ; elle lui crie de rester pour l’aimer et lui rendre la liberté ; mais les vents emportent sa prière… Elle lui jette un mouchoir trempé de ses larmes, Arthur le baise avec transport, le pose sur son cœur, dit adieu à sa maîtresse, et la nacelle le porte sur l’autre rive.
 
Depuis le départ d’Arthur, le soleil avait trois fois rendu la vie à la nature, lorsqu’un jour, au lever de l’aurore, Alfroy fit amener devant lui sa pupille inconsolable.
— Ce soir, lui dit-il d’une voix semblable au bruit du tonnerre, ce soir, je serai ton époux.
— Arthur a reçu mes serments, répond l’infortunée, je suis à lui tant qu’il vivra.
Le féroce Alfroy lui présente un mouchoir teint de sang, et lui dit avec un sourire amer :
— Vos nœuds sont rompus.
Loïse épouvantée veut parler ; le cri de la douleur expire sur ses lèvres ; il sortit un soupir de sa bouche, ce soupir fut le dernier.

J. MORLENT - Voyage du Havre à Rouen par la Seine en bateau à vapeur

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26 septembre 2016

Bagnoles de l'Orne - le cheval Rapide

Il était une fois un seigneur très riche nommé Sire Hugues qui aurait tout donné pour retrouver sa jeunesse. Il était accompagné par son fidèle destrier, appelé Rapide, également très fatigué par des années de bataille. Un jour, Hugues décida d’abandonner son cheval en forêt pour qu’il puisse mourir tranquillement. Mais à sa plus grande surprise, un mois plus tard, le seigneur vit réapparaître Rapide tout fringuant ! L’animal le conduisit alors jusqu’à une gorge profonde d’où jaillissait une source chaude dans un nuage de vapeur. Le cheval se jeta dans l’eau. Son maître, d’abord méfiant, finit par le rejoindre et retrouva toute sa vigueur et sa santé. Peu après il fonda au même endroit, une chapelle et un hôpital pour les pauvres et les infirmes.

Journal le Publicateur Libre

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19 septembre 2016

Héauville - La demoiselle d'Héauville

Héauville se trouve au nord de Diélette, à quelque distance de la côte. Voici ce qu'on m'a raconté sur une demoiselle qui se promène la nuit sur la lande de cette petite commune. Les faits se seraient passés assez récemment.
Un forgeron d'Héauville revenait de Cherbourg avec une somme de charbon de terre ; une fois arrivé dans la lande, il vit tout à coup une belle demoiselle vêtue de blanc et plus grande que nature marcher devant lui. Il comprit bien vite à qui il avait affaire et ne s'effraya pas trop.
- Ah ! mademoiselle, lui dit-il, vous v'là belle assez. Vous avez de beaux souliers et une belle robe. Allez vous vous marier ?
Il s'approcha pour toucher la robe. Mais la demoiselle, qui marchait à côté du cheval, fit un mouvement d'épaule et jeta la charge à terre.
- Mademoiselle, lui dit le forgeron, vous avez tort de vous fâcher, je ne vous veux pas de mal.
Il rechargea son charbon non sans peine. La demoiselle continua à accompagner le forgeron, mais en lui faisant insensiblement changer de chemin, et quand ils furent arrivés près d'une mare assez profonde, elle poussa brusquement le sac dans l'eau, espérant sans doute que son compagnon de route allait s'élancer après son sac et se noyer peut-être en le retirant. Mais le sac tomba au bord de l'eau, si bien que le forgeron put le recharger. Elle eut même la complaisance de l'y aider ; après quoi, elle disparut.
 
La demoiselle d'Héauville prenait différentes formes, comme on le verra dans le récit suivant que je tiens du même narrateur que le précédent :
 
Mon arrière grand-père avait une jument blanche avec laquelle il allait porter des sacs de blé au marché, car alors les chemins étaient si étroits qu'on n'aurait pu se servir de charrettes comme on fait à présent. Il s'arrêtait parfois à boire en chemin avec des amis, et comme sa jument était docile et intelligente, il la renvoyait toute seule à la maison. Elle s'appelait Blanchemine et par abréviation Blanmine. Un soir qu'il avait ainsi envoyé Blanmine en avant et qu'il se rendait à pied chez lui en traversant la lande, il aperçoit tout à coup sa jument qui vient à lui en faisant des carousades, c'est-à-dire des sauts joyeux :
- C'est toi que v'là, lui dit-il, viens-t-en !
Mais la jument, au lieu de le suivre, rebrousse chemin et se prend à courir. Mon grand-oncle se met à sa poursuite. Elle le promène ainsi longtemps sur la lande, sans qu'il parvienne à l'attraper. Quand il fut à bout de forces, il s'assit sur une pierre, et après s'être un peu reposé, il se rendit chez lui, où il n'arriva qu'au grand jour.
- Je ne sais ce qu'a Blanmine, dit-il à ma tante, elle court comme une folle sur la lande, je n'ai jamais pu l'attraper.
- Blanmine ! dit ma tante : elle est revenue hier soir comme à l'ordinaire ; elle est dans l'étable.
- Alors, dit mon oncle, c'est la Demoiselle qui m'a fait courir toute la nuit.
 
Il y avait à la maison d'Héauville un petit domestique nommé Luzerne qu'on envoyait le soir conduire les chevaux dans les herbages. Un jour qu'on parlait de la demoiselle d'Héauville, Luzerne demanda si elle était jolie.
- Extrêmement jolie, lui dit-on.
- Vraiment ? Eh bien ! Si je la rencontre ce soir, je lui demanderai à l'embrasser.
Là dessus, il va conduire ses chevaux comme à l'ordinaire. Quand il vint à ouvrir la barrière, il se trouva face à face avec la Demoiselle. Non seulement il ne lui demanda pas à l'embrasser, mais il laissa ses chevaux errer comme ils voudraient et revint en courant à la maison où il tomba sans connaissance.

Jean FLEURY - Littérature orale de la Basse Normandie

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12 septembre 2016

Harcourt - Le lévrier de Villeret

Un des seigneurs du domaine de Villeret, situé dans les environs d'Harcourt, eut, dit-on, quelques contestations avec sa sœur au sujet de leur héritage commun. Un jour, ces contestations s'envenimèrent de telle sorte, que le seigneur de Villeret, poussé à bout, s'écria :
– Que celui de nous deux qui a sciemment tort, soit frappé de la foudre.
Il disait ces paroles solennelles pour en imposer à sa sœur, car il savait trop bien que ses propres prétentions étaient injustes. Au moment, cependant, où il achevait de prononcer ce parjure, se confiant à la sérénité du ciel pour railler impunément la puissance de Dieu, un violent coup de tonnerre se fit entendre, sans qu'on vît aucun nuage s'élever dans l'atmosphère ; la foudre éclata, frappa le sire de Villeret d'une manière si terrible, que sa tête, abattue d'un coup, bondit sur la terre, et y creusa un trou par lequel elle disparut.
 
Depuis cette époque, un beau lévrier vint hanter chaque soir la grande salle du château ; il se tenait toujours à la place d'honneur, à côté de la cheminée. Durant les longues soirées d'hiver, jamais il ne lui arriva de déserter le foyer, et, si quelqu'un s'avançait pour lui disputer sa place, le lévrier se dressait sur son séant, et, de sa patte droite, allongeait un soufflet lourd et piquant à cet hôte incivil. Cependant, le voisinage du mystérieux lévrier inspirait une sorte de contrainte pénible aux habitants du château. Un de ceux-ci voulut tenter par des voies plus douces d'éloigner l'importun.
Il s'approcha civilement du chien, et lui dit avec beaucoup de respect :
– M. de Villeret, voudriez-vous me céder votre place ?
L'animal merveilleux ne se le fit pas dire deux fois ; il disparut pour jamais, soit qu'il eût été touché de la politesse de cette instance, soit plutôt qu'il eût été blessé de voir son incognito si honteusement trahi.

Amélie BOSQUET - La Normandie romanesque et merveilleuse

 

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05 septembre 2016

Saint Germain de Crioult - La dame blanche du manoir de Gouvy

Quelle impopularité avait cette dame, dans les années 1600 ! Elle effrayait sans cesse les âmes de la paroisse de Saint Germain de Crioult, à quelques lieues de Condé sur Noireau. Elle effrayait et elle fascinait en même temps ; n’importe quel homme l’apercevait, il ne tarissait pas de propos dans les veillées : la Dame Blanche par ci, la Dame Blanche par là…
Il ne se passait pas un hiver sans qu’elle surgisse, ombre nébuleuse et vaporeuse, sur les murailles du manoir. Sa silhouette était celle d’une dame de grande famille, noble et fière ; elle s’arrêtait à un angle du mur, près de la porte d’entrée, et restait là comme un hôte qui attend son visiteur. Personne n’osait s’adresser à elle ; les voisins pressaient le pas dès qu’ils sentaient cette présence et les habitants du manoir restaient enfermés dans leur logis.
On avait remarqué depuis fort longtemps que les venues de la Dame Blanche précédaient toujours un grand malheur pour les seigneurs de la Rivière, qui tenaient le fief de Gouvy depuis plusieurs siècles déjà.
Une des apparitions de la Dame Blanche avait présagé du meurtre de Jean-Jacques de la Rivière ; une autre avait devancé la mort mystérieuse de la châtelaine ; un violent incendie avait presque détruit le manoir, quelques jours après la venue du fantôme, n’épargnant qu’une statue de la Vierge dans un volute de l’escalier. À ces malheurs familiaux et domestiques, s’étaient ajoutées des calamités qui diminuaient d’autant les ressources de la famille, dont les revenus dépendaient des impôts prélevés sur les paysans : pluies anéantissant les récoltes, épidémies dans les étables…
Le domaine se dépréciait et ce n’était qu’un souvenir de grandeur quand il arriva, par héritage, entre les mains d’un jeune homme énergique et volontaire. Pour faire face aux créanciers, aux tuteurs et affirmer son autorité sur ses vassaux, il ne comptait que sur lui et voulut percer le secret de cette Dame Blanche !
Un soir, Gilles Béhier, fermier de la Vieuville, était venu porter quelques chapons au manoir. Il travaillait aux champs pendant tout l’été ; l’hiver, il pratiquait divers métiers, notamment ceux qui intriguent et troublent les petites gens ! Désenvoûteur, rebouteux, charlatan… Il soignait et guérissait aussi bien les maîtres que les troupeaux, intercédait près des esprits et peut-être des démons !
Béhier avait remarqué l’air soucieux du jeune maître de Gouvy, resté insensible aux chapons apportés par le fermier. Il interrogea son maître qu’il connaissait depuis toujours.
Après quelques instants, le châtelain avoua la venue répétée de la Dame Blanche et celle prochaine d’un nouveau désastre ; Béhier répartit que les Dames Blanches, si elles annonçaient les malheurs, ne les provoquaient pas elles-mêmes. C’étaient souvent des morts agités qui cherchaient un prêtre pour dire des messes pour leur repos ! Béhier conseilla d’interroger la Dame Blanche pour connaître ses désirs ; le jeune seigneur voulut l’accompagner.
— Vous ignorez la façon de s’entretenir avec les spectres et, comme cette dame semble s’en prendre à votre famille, elle risque de vous emporter avec l’aide des démons.
Après maintes discussions, ils se mirent en chemin.
Le seigneur de Gouvy chevauchait sa jument Marjolaine. Tout à coup, cette dernière fit un écart. La Dame Blanche était debout au milieu de la route, le regard doux et le front triste. Le paysan fit un signe de croix, mais l’apparition restait là et regardait plutôt le jeune homme.
D’une voix légère, elle se présenta : Jeanne de Missy, épouse de Jacques de la Rivière. En un jour de péril, elle promit de faire dresser une chapelle en l’honneur de la Vierge, mais de son vivant, elle ne fit sculpter qu’une statue, celle qui fut épargnée dans l’incendie du manoir ! Pour réparer son mensonge, il faut qu’un de ses héritiers tienne sa promesse ; en attendant, son fantôme annonce à sa famille tout nouveau revers.
— Quand la cloche de la chapelle de Gouvy sonnera, conclut-elle, mon âme sera libérée et ma famille redeviendra prospère !
 
Quelques mois plus tard, une chapelle neuve s’élevait.
Le seigneur croyait être absout des fautes de son ancêtre, quand un de ses fermiers lui annonça le retour de la Dame Blanche. Dès le lendemain, il ordonna de faire venir au château Gilles Béhier qu’il traita de menteur et d’imposteur. Sans se troubler, Béhier rappela que la Dame avait parlé d’une cloche qui sonne ; pas seulement des murs de la chapelle !
Le sire de Gouvy était perplexe : pour qu’une cloche sonnât, il fallait qu’une messe soit dite, donc il fallait un prêtre attaché au domaine. C’était une grosse dépense pour une baronnie rurale en des temps calamiteux ! Mais la Dame avait prédit une nouvelle prospérité, il serait donc plus facile d’entretenir la rente du curé et de maintenir la chapelle. En homme avisé, le seigneur se décida à assurer l’investissement nécessaire et bientôt la cloche retentit sur toute la contrée.
La Dame Blanche ne vint plus troubler la tranquillité des habitants du lieu ; la prospérité revint à nouveau dans la propriété du manoir de Gouvy.

René HERVAL

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25 juillet 2016

Harfleur - Jean de Grouchy et les Cent Quatre

Un seigneur très populaire, le sire de Monterolier, le brave Jean de Grouchy, se joint aux campagnards qui, au nombre de vingt mille, se répandent dans le pays et vont jusque près de Rouen, défier le comte d’Arindelle et son armée. Le Carnier prête serment à Charles VII, entre les mains du maréchal de Rieux. Harfleur est investi par ces gens mal armés, sans aucune connaissance de la tactique, mais épris d’un violent amour de la liberté.

Dans la ville vivaient quelques français restés comme serviteurs des marchands anglais. Ces pauvres gens entrent en communication avec les Cauchois. La prise d’Harfleur est résolue. Le 4 novembre 1435, Le Carnier fait mettre le feu à quelques maisons de Porte-de-l’Eure. Les soldats anglais sortent de la ville pour éteindre l’incendie. C’était le signal.

Pendant que Jean de Grouchy, Le Carnier et les Cauchois, sortant des fourrées de la côte des Buquets où ils étaient blottis, descendaient la colline et s’élançaient vers la muraille, cent quatre Harfleurais s’arment de ce qui leur tombe sur la main, se ruent sur la garnison et ouvrent les portes de la ville à leurs libérateurs. La victoire resta aux Français, mais Jean de Grouchy et la plupart des gens d’Harfleur, trouvèrent la mort en délivrant leur cité.

Ernest DUMONT et Alfred LEGER - Histoire de la ville d’Harfleur

Jusqu’au XVIe siècle, cent quatre coups de cloche étaient régulièrement sonnés tous les matins à l’église d’Harfleur. Cet usage seul suffirait à prouver que cette cité doit sa délivrance à l’héroïque sortie des Cent Quatre.

Édouard ALEXANDRE

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18 juillet 2016

Cahan - faux frère

Un jeune cadet de famille auquel M. de D..., de la Fosse, avait refusé sa fille en mariage forma, d'accord avec elle, le projet de l'enlever. Mais, instruit de l'heure et du lieu du rendez-vous par un message qu'il s'était fait remettre par un mendiant auquel il avait été confié, le frère de la jeune fille y alla à sa place, après avoir revêtu les habits de celle-ci. La nuit était profonde, et trompé par le déguisement, le cavalier tendit la main à celui qu'il prenait pour sa fiancée, afin qu'elle montât en croupe derrière lui. L'étreinte fut rude, paraît-il, et comme il se retournait surpris, un coup de pistolet retentit et il tomba mort de son cheval.
On l'enterra, dit-on, dans une cave du Logis de la Fosse, et depuis lors jamais on n'a pu combler entièrement la fosse ; toujours on y voit une dépression du sol qui marque l'endroit où repose la victime.
Le crime ne tarda guère à recevoir sa juste punition, ajoute le récit. Huit jours après, malgré la solennité du jour de Pâques et les représentations qui lui furent faites, le meurtrier voulut aller tirer le lapin dans la garenne du Logis. Quelques instants après on trouvait son cadavre dans une mare de sang, auprès de son fusil déchargé et de son chien qui hurlait de douleur.

Jules LECŒUR - Esquisses du Bocage Normand

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11 juillet 2016

Gréville-Hague - le goublin Gabriet

Généralement les goublins sont silencieux ; mais il y en a qui parlent. Il y en avait un au hameau Fleury à Gréville, qui avait le don de la parole. On l’avait nommé Gabriet et il connaissait très bien son nom. Il prenait diverses formes ; c’était tour à tour un chien, un chat, un veau. On n’en avait pas peur. On lui parlait ; il comprenait, il répondait même quelquefois ; mais il ne causait jamais familièrement.
Une nuit, il réveille la maîtresse de la maison. Il avait relevé la pierre du foyer.
— Voilà de l’argent, disait-il, viens le prendre.
Elle aurait bien voulu aller voir, mais la peur l’emporta ; elle resta dans son lit. Bien lui en prit. Gabriet lui dit plus tard :
— Tu as bien fait de ne pas venir. J’allais te mettre sous la pierre.
 
Il ne trompait pas toujours. Un des fils de la maison s’appelait Desmonts (Fleury-Desmonts, car alors on donnait des noms de seigneurie aux aînés de la famille, le plus jeune gardait seul le nom héréditaire). Une nuit, Desmonts s’entend appeler :
— Desmonts, Desmonts, ton cidre jette.
Desmonts reconnut la voix de Gabriet ; il craignit un piège et ne bougea pas ; il s’en repentit : le lendemain, quand il entra au cellier, il trouva un de ses tonneaux presque vide, parce que la chantepleure avait été mal fermée.
 
Quand les goublins ne s’en tiennent plus aux simples espiègleries, c’est qu’ils s’ennuient de garder le trésor qu’on leur a confié, qu’ils désirent qu’on le découvre et qu’on les délivre, mais ils n’ont pas le droit d’enseigner le lieu précis où il se trouve. C’est ce qui explique comment les recherches sont souvent infructueuses. Le trésor gardé par Gabriet fut longtemps cherché inutilement car il n’était pas dans la maison, mais dans une de ses dépendances, dans une grange dont on ne se servait pas. Cette grange, les Fleury la louèrent aux Polidor. Ceux-ci trouvèrent le trésor dans un mur, mais ils ne s’en vantèrent pas. Le trésor “levé”, Gabriet disparut.
 
Le trésor une fois découvert, il reste encore certaines conditions à accomplir pour pouvoir s’en emparer sans danger. Il faut d’abord l’entourer d’une tranchée pour que le goublin ne soit pas tenté de l’emporter ailleurs ; il faut ensuite enlever soigneusement la terre qui l’entoure, et enfin il faut trouver quelqu'un qui « lève le trésor ». Celui-là est condamné à mourir dans l’année. On prend ordinairement à cet effet un vieux cheval hors de service, dont on fait le sacrifice volontiers.

Jean FLEURY - Littérature orale de la Basse Normandie

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04 juillet 2016

Roncenay-Authenay - La clé du trésor (2)

À quelques centaines de pas du castel de Mouceaux s’élevaient dans une prairie, sur les bords de l’Iton, trois énormes blocs de rocher, superposés l’un à l’autre. C’était pour le pays un monument redoutable auquel se rattachaient mille histoires effrayantes ; c’était à peine si, le jour, le pâtre en laissait approcher ses troupeaux, et, quand la nuit venait, personne n’aurait passé auprès sans frémir.
Ce soir-là pourtant, deux jeunes gens étaient accroupis près de ces pierres. Le vent grondait à l’entour, balayait les grains de frimas ; et les deux aventuriers, tout enroulés qu’ils étaient dans d’épais manteaux, étaient tapis près l’un de l’autre, tremblant de froid, car le vent de la nuitée de Noël était glacé. – Ce qu’ils attendaient devait être formidable, puisque l’appréhension ne leur permettait pas de dire un mot. Dans les airs, le son de la cloche de l’église vint se joindre au bruit du vent : c’était l’office de la nuit ; mais les jeunes gens ne bougèrent pas.
Quelque temps s’écoula encore, puis la lune parut. Ses rayons pâles et froids tombèrent sur les eaux du fleuve et répandirent un peu de clarté sur le vieux monument. Les jeunes gens jetèrent autour d’eux un regard effrayé, leurs yeux interrogeaient les buissons, les arbres, les joncs du rivage ; tout était distinct pour eux : leur position était si étrange !
— Tu as bien froid, Hélène, se hasarda enfin à dire à demi-voix Francis. Combien tu souffres pour moi, mon amie !
— Souffrir pour toi, Francis, répondit-elle en lui pressant la main, c’est du bonheur… mourir avec toi, Francis, ce serait du bonheur encore !
— Espérons..
— Prions Dieu, Francis.
— Oh ! oui, Hélène, prions Dieu !
Et ils se mirent à genoux, et c’était quelque chose de bien touchant que cette prière adressée par des amants chrétiens près de l’autel druidique, où jadis on avait immolé des chrétiens, sans doute !
— C’est peut-être notre dernière prière, Francis ?
— Hélène, que ce soit pour moi ; mais pour vous…
— N’y a-t-il pas du charme à mourir ensemble quand on s’aime ? Ne vaut-il pas mieux s’en aller ensemble que vivre dans l’éloignement ?
Elle se souvint à ce moment des terribles paroles de la ballade du vieux trouvère, et sa main trembla plus fort que jamais.
— Mon ami, avez-vous encore la médaille que je vous donnai un jour ?
— C’est un talisman sacré toujours suspendu sur mon cœur.
S’ils attendaient ainsi, c’est qu’à minuit les pierres magiques allaient s’élever d’elles-mêmes et leur livrer des trésors sans nombre ; mais il fallait une grande attention, car, au dernier coup, le démon de l’argent, gardien des trésors du monument, viendrait s’emparer des imprudents encore glissés dessous.
Cependant du clocher du hameau tomba dans le lointain le premier coup de minuit… Le vent se tut ; un calme solennel régna autour de l’autel… Les rochers furent soulevés et laissèrent briller des trésors immenses et sans prix. Les deux amants se précipitèrent sur ces richesses et en retirèrent beaucoup. Minuit sonnait toujours.
— Assez, Hélène, assez !
Il était trop tard ; les pierres étaient presque retombées. Par un mouvement rapide comme la pensée, le jeune homme arracha la sainte médaille qu’il tenait de sa bien-aimée, et la lança sous le monument. 0 prodige ! le mouvement cessa, et la jeune fille put ramasser le précieux médaillon et sortir vivante de ce terrible lieu.
Huit jours après, ce fut un joyeux commencement d’année pour Hélène et pour Francis ; mais nul n’a jamais osé depuis aller chercher de l’or sous le monument druidique, connu dans le pays sous le nom de Pierrelée (pierre levée), et auquel mille histoires non moins curieuses se rattachent dans le souvenir des habitants du pays.

Octave FÉRÉ - Légendes et traditions de la Normandie

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27 juin 2016

Roncenay-Authenay - La clé du trésor (1)

Sur les bords de l’Iton s’élevait autrefois le château de Mouceaux, château gris et sombre, castel enfumé et triste, avec son donjon, dont les créneaux démantelés se miraient dans le courant du fleuve qui baignait leur pied.
Un soir de la fin d’automne, le son d’un luth faisait résonner la voûte de la grande salle, ce qui devait paraître étrange, car rarement le pont-levis s’abaissait pour recevoir de nobles hôtes ; rarement chevaliers et écuyers s’y arrêtaient ; plus rarement encore bardes et trouvères y demandaient abri ; jamais un voyageur égaré, un pauvre pèlerin n’y eût trouvé refuge. Les appartements en étaient froids et humides ; les cours remplies d’herbes et de ronces ; les vastes écuries ne contenaient que des bêtes de somme ;… monseigneur Henrique de Mouceaux était… avare.
Il n’était généreux que pour sa fille ; car monseigneur Henrique avait une fille. Oh ! une bien belle enfant ! fraîche et gracieuse comme une fleur du printemps. Hélène, voyez-vous, c’était une vierge légère et suave comme une de ces gracieuses apparitions qui viennent parfois poser leurs formes au chevet de nos lits de jeunes hommes pour dorer nos rêves.
La vie de la douce enfant était privée de ce qui rendait alors si belle la vie du château ; car Henrique n’avait guère d’affection au cœur. Il n’aimait que deux choses : sa fille et l’argent. Oh ! mais l’argent surtout ! Il lui fallait pour vivre de l’argent, beaucoup d’or entassé dans quelque cachette, des trésors enfouis sous une dalle dans un coin ; peu lui importait que son château fût triste et délabré, que les tapisseries des appartements tombassent en lambeaux, pourvu qu’il entassât de l’argent. Il voyait sans souci les croisées de son vaste castel brisées dans leurs châssis : il avait de l’argent ! Et vous comprenez, un tournoi, des chasses, des festins, auraient coûté ; il aurait fallu fouiller dans ces coffres, qui étaient son bonheur !… Cela ne se pouvait ; il y mettait au contraire, il y mettait toujours. Il se mirait avec effusion dans son or ; c’était pour lui une volupté au-dessus de tous les plaisirs de la terre. Il aurait vendu sa part du ciel, si on lui en eût offert assez… Cependant Hélène ne manquait d’aucune des choses nécessaires à la vie ; il est vrai que ses goûts étaient simples comme son âme ; mais nulle châtelaine n’avait de plus fine gaze pour écharpe, de plus belles étoffes blanches pour ses robes, de plus pure hermine à son manteau, de plus beau velours à sa toque.
C’était assurément une chose étrange que ce partage d’affection, que ces deux sentiments qui occupaient Henrique, l’un pur et saint, l’autre immonde.
Comment donc y avait-il de la musique et des chants dans le castel ? le voici :
La soirée était froide et pluvieuse ; c’était une de ces maussades soirées normandes que l’on sent si lourdes à la campagne. La cloche du château avait retenti de quelques légers coups et un varlet était venu annoncer qu’un vieillard étranger, un barde, demandait à passer la nuit.
— O mon père, qu’il vienne ! s’était écriée Hélène, qu’il vienne ! nous sommes si tristes ici, dans cette salle ; eh bien ! ses chants nous égaieront ! Vous semblez chagrin ce soir ; un barde a toujours des secrets pour ramener la joie !
Malgré lui, le vieux seigneur avait répété : Qu’il vienne !
C’était un grand vieillard aux cheveux tout blancs ; la boue des chemins avait sali sa robe, la pluie ruisselait de sa barbe. Il inclina devant ses hôtes son corps déjà courbé ; et, déposant son luth, il les remercia avec effusion de leur hospitalité. Bien vite, par les ordres d’Hélène, on l’eut revêtu d’une robe plus fraîche, on eut lavé ses pieds meurtris du gravier des ornières, essuyé ses cheveux. Quand il rentra dans la salle, il renouvela ses remerciements à ses protecteurs.
Le frugal repas du soir était à peine terminé, qu’Hélène pria le barde de leur dire quelque ballade neustrienne, quelque histoire de châtelaine.
Le vieillard prit alors son luth d’une main tremblante, et levant les yeux, il préluda :
« Quand le beau temps s’en va, quand vient l’hiver avec ses froides neiges, demande-t-on de la chaleur au soleil ? – Quand le corps usé du vieillard va laisser son esprit remonter au ciel, lui doit-on demander des inspirations ?

Le lai de la demoiselle d’Erval.

« Si vous naquîtes d’un sang noble, d’une haute lignée, damoiselles des Châtellenies, n’oubliez jamais vos aïeux, comme fit Mira, la belle Mira, qui aima un manant !
« Le papillon n’était pas plus léger, la blanche marguerite plus pure, le souffle matinier du Zéphir plus suave, que Mira, que la belle Mira !
« Il n’était point de preux chevalier, de noble comte, de haut seigneur, qui n’eût mis son cœur et sa gloire à ses pieds, mais elle les avait tous refusés, la belle Mira, car elle aimait un manant.
« Quand elle était assise sur les bords de l’étang, enlaçant des fleurs en couronne, son cœur battait si fort, que la gaze de son corsage en était agitée ; elle songeait à ses amours, Mira, la belle Mira !
« Cependant elle devenait triste ; ses yeux étaient voilés d’amertume ; la douleur avait pressé son cœur de sa main froide ; on la voyait décliner comme une fleur frappée trop vite d’un souffle délétère, Mira qui aimait un manant !
« Ah ! elle allait souvent le soir se promener au fond du parc du château, et, si on l’eût suivie, on ne l’y aurait pas trouvée seule, car elle avait donné son cœur, Mira, la belle Mira !
« Un soir, elle dit à celui qu’elle aimait : Notre amour est une faute, Loïs ; je ne saurais être à toi dans ce monde ; mais il en est un meilleur ; viens donc ! Et ils allèrent sur le bord de l’étang, et plus jamais on ne les revit, car c’était un manant qu’elle avait aimé, Mira, la charmante Mira !
« Sur l’étang du château d’Erval errent souvent, la nuit, deux flammes bleues, qui se jouent et semblent heureuses de se rencontrer ; c’est l’âme de Mira et celle d’un manant qu’elle aima, la belle Mira ! »
Le vieillard laissa retomber sur sa poitrine sa tête vénérable, qui, pendant ses chants s’était animée d’un feu sublime ; sa voix, ferme et harmonieuse pendant qu’il disait ces strophes, baissa subitement, et il n’adressa qu’avec peine ces mots à Hélène :
— Noble damoiselle, le vieillard a cherché à remplir vos désirs ; maintenant il a besoin de repos.
Hélène ne l’entendit pas. Une pâleur mortelle s’était répandue sur son visage ; il semblait qu’elle méditât profondément les paroles de la ballade.
— Mon père, dit-elle au vieillard, cette histoire est bien triste ; vos chants si harmonieux m’ont rempli le cœur de chagrin ; ne sauriez-vous nous dire quelque chose de moins sombre ?
Mais le vieillard s’était endormi sur son escabelle.
— Hélène, dit le châtelain, cet homme repose ; mais vous, vous aussi Hélène, n’avez-vous pas besoin de repos ?
La jeune fille ne fit aucune objection, et présenta son front à son père qui y déposa un baiser.
Hélène se retira chez elle, et quand elle fut restée seule, quand ses lourds rideaux, traversés à peine par quelques rayons de sa lampe de nuit, furent retombés autour de sa couche, le sommeil ne lui vint point… Un grand trouble l’agitait. Les paroles de la ballade lui revenaient à la mémoire ; le sort de Mira, si belle et si gracieuse, de Mira comme frappée de malédiction pour un amour indigne de son rang, lui faisait mal… car… elle-même, Hélène !
O mon Dieu ! soupira-t-elle, mon Dieu ! serais-je maudite à cause de lui ?
Quelques larmes coulèrent de ses yeux : le devoir et l’amour étaient aux prises.

... à suivre
Octave FÉRÉ, Légendes et traditions de la Normandie

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