Contes et légendes de Normandie

L'éditeur 100% Normand, 100% numérique

Le 1er janvier 2015, la Piterne lançait sa première édition de livres numériques. La ligne éditoriale est simple : les livres de contes et légendes de Normandie, les auteurs du domaine public nés en Normandie.
Aujourd'hui, la Piterne a dépassé son 60e titre. L'équipe qui cherche, transforme, met en page, corrige et illustre ces récits est fière de son action pour la culture régionale.


Des initiatives accueillent la nouvelle année ; la Piterne possède ainsi plusieurs cordes à son arc :

1. ce blog où sont présentés en accès libre les contes et légendes de Normandie ;

2. la collection "Contes et légendes" qui accueille les recueils de contes normands ;

3. la collection "Lettes normandes" qui réunit les auteurs régionaux du domaine public ;

4. la nouvelle collection "Vite lu" qui présente les nouvelles d'auteurs normands, publiées au XIXe siècle dans les revues, gazettes et périodiques... parfois éphémères.

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25 juillet 2016

UN PEU DE REPOS - BEAUCOUP DE LECTURE

Le prochain texte de La Piterne sera publié le lundi 5 septembre 2016.

En attendant ce jour de rentrée, vous disposez de temps pour découvrir les 130 récits en libre accès et pour visiter le site de l'association éditrice 100% Normand, 100% numérique.

Piterne-vert

Entre temps, La Piterne sera présente au salon du livre de Camembert le dimanche 2 août.

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Harfleur - Jean de Grouchy et les Cent Quatre

Un seigneur très populaire, le sire de Monterolier, le brave Jean de Grouchy, se joint aux campagnards qui, au nombre de vingt mille, se répandent dans le pays et vont jusque près de Rouen, défier le comte d’Arindelle et son armée. Le Carnier prête serment à Charles VII, entre les mains du maréchal de Rieux. Harfleur est investi par ces gens mal armés, sans aucune connaissance de la tactique, mais épris d’un violent amour de la liberté.

Dans la ville vivaient quelques français restés comme serviteurs des marchands anglais. Ces pauvres gens entrent en communication avec les Cauchois. La prise d’Harfleur est résolue. Le 4 novembre 1435, Le Carnier fait mettre le feu à quelques maisons de Porte-de-l’Eure. Les soldats anglais sortent de la ville pour éteindre l’incendie. C’était le signal.

Pendant que Jean de Grouchy, Le Carnier et les Cauchois, sortant des fourrées de la côte des Buquets où ils étaient blottis, descendaient la colline et s’élançaient vers la muraille, cent quatre Harfleurais s’arment de ce qui leur tombe sur la main, se ruent sur la garnison et ouvrent les portes de la ville à leurs libérateurs. La victoire resta aux Français, mais Jean de Grouchy et la plupart des gens d’Harfleur, trouvèrent la mort en délivrant leur cité.

Ernest DUMONT et Alfred LEGER - Histoire de la ville d’Harfleur

Jusqu’au XVIe siècle, cent quatre coups de cloche étaient régulièrement sonnés tous les matins à l’église d’Harfleur. Cet usage seul suffirait à prouver que cette cité doit sa délivrance à l’héroïque sortie des Cent Quatre.

Édouard ALEXANDRE

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18 juillet 2016

Cahan - faux frère

Un jeune cadet de famille auquel M. de D..., de la Fosse, avait refusé sa fille en mariage forma, d'accord avec elle, le projet de l'enlever. Mais, instruit de l'heure et du lieu du rendez-vous par un message qu'il s'était fait remettre par un mendiant auquel il avait été confié, le frère de la jeune fille y alla à sa place, après avoir revêtu les habits de celle-ci. La nuit était profonde, et trompé par le déguisement, le cavalier tendit la main à celui qu'il prenait pour sa fiancée, afin qu'elle montât en croupe derrière lui. L'étreinte fut rude, paraît-il, et comme il se retournait surpris, un coup de pistolet retentit et il tomba mort de son cheval.
On l'enterra, dit-on, dans une cave du Logis de la Fosse, et depuis lors jamais on n'a pu combler entièrement la fosse ; toujours on y voit une dépression du sol qui marque l'endroit où repose la victime.
Le crime ne tarda guère à recevoir sa juste punition, ajoute le récit. Huit jours après, malgré la solennité du jour de Pâques et les représentations qui lui furent faites, le meurtrier voulut aller tirer le lapin dans la garenne du Logis. Quelques instants après on trouvait son cadavre dans une mare de sang, auprès de son fusil déchargé et de son chien qui hurlait de douleur.

Jules LECŒUR - Esquisses du Bocage Normand

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11 juillet 2016

Gréville-Hague - le goublin Gabriet

Généralement les goublins sont silencieux ; mais il y en a qui parlent. Il y en avait un au hameau Fleury à Gréville, qui avait le don de la parole. On l’avait nommé Gabriet et il connaissait très bien son nom. Il prenait diverses formes ; c’était tour à tour un chien, un chat, un veau. On n’en avait pas peur. On lui parlait ; il comprenait, il répondait même quelquefois ; mais il ne causait jamais familièrement.
Une nuit, il réveille la maîtresse de la maison. Il avait relevé la pierre du foyer.
— Voilà de l’argent, disait-il, viens le prendre.
Elle aurait bien voulu aller voir, mais la peur l’emporta ; elle resta dans son lit. Bien lui en prit. Gabriet lui dit plus tard :
— Tu as bien fait de ne pas venir. J’allais te mettre sous la pierre.
 
Il ne trompait pas toujours. Un des fils de la maison s’appelait Desmonts (Fleury-Desmonts, car alors on donnait des noms de seigneurie aux aînés de la famille, le plus jeune gardait seul le nom héréditaire). Une nuit, Desmonts s’entend appeler :
— Desmonts, Desmonts, ton cidre jette.
Desmonts reconnut la voix de Gabriet ; il craignit un piège et ne bougea pas ; il s’en repentit : le lendemain, quand il entra au cellier, il trouva un de ses tonneaux presque vide, parce que la chantepleure avait été mal fermée.
 
Quand les goublins ne s’en tiennent plus aux simples espiègleries, c’est qu’ils s’ennuient de garder le trésor qu’on leur a confié, qu’ils désirent qu’on le découvre et qu’on les délivre, mais ils n’ont pas le droit d’enseigner le lieu précis où il se trouve. C’est ce qui explique comment les recherches sont souvent infructueuses. Le trésor gardé par Gabriet fut longtemps cherché inutilement car il n’était pas dans la maison, mais dans une de ses dépendances, dans une grange dont on ne se servait pas. Cette grange, les Fleury la louèrent aux Polidor. Ceux-ci trouvèrent le trésor dans un mur, mais ils ne s’en vantèrent pas. Le trésor “levé”, Gabriet disparut.
 
Le trésor une fois découvert, il reste encore certaines conditions à accomplir pour pouvoir s’en emparer sans danger. Il faut d’abord l’entourer d’une tranchée pour que le goublin ne soit pas tenté de l’emporter ailleurs ; il faut ensuite enlever soigneusement la terre qui l’entoure, et enfin il faut trouver quelqu'un qui « lève le trésor ». Celui-là est condamné à mourir dans l’année. On prend ordinairement à cet effet un vieux cheval hors de service, dont on fait le sacrifice volontiers.

Jean FLEURY - Littérature orale de la Basse Normandie

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04 juillet 2016

Roncenay-Authenay - La clé du trésor (2)

À quelques centaines de pas du castel de Mouceaux s’élevaient dans une prairie, sur les bords de l’Iton, trois énormes blocs de rocher, superposés l’un à l’autre. C’était pour le pays un monument redoutable auquel se rattachaient mille histoires effrayantes ; c’était à peine si, le jour, le pâtre en laissait approcher ses troupeaux, et, quand la nuit venait, personne n’aurait passé auprès sans frémir.
Ce soir-là pourtant, deux jeunes gens étaient accroupis près de ces pierres. Le vent grondait à l’entour, balayait les grains de frimas ; et les deux aventuriers, tout enroulés qu’ils étaient dans d’épais manteaux, étaient tapis près l’un de l’autre, tremblant de froid, car le vent de la nuitée de Noël était glacé. – Ce qu’ils attendaient devait être formidable, puisque l’appréhension ne leur permettait pas de dire un mot. Dans les airs, le son de la cloche de l’église vint se joindre au bruit du vent : c’était l’office de la nuit ; mais les jeunes gens ne bougèrent pas.
Quelque temps s’écoula encore, puis la lune parut. Ses rayons pâles et froids tombèrent sur les eaux du fleuve et répandirent un peu de clarté sur le vieux monument. Les jeunes gens jetèrent autour d’eux un regard effrayé, leurs yeux interrogeaient les buissons, les arbres, les joncs du rivage ; tout était distinct pour eux : leur position était si étrange !
— Tu as bien froid, Hélène, se hasarda enfin à dire à demi-voix Francis. Combien tu souffres pour moi, mon amie !
— Souffrir pour toi, Francis, répondit-elle en lui pressant la main, c’est du bonheur… mourir avec toi, Francis, ce serait du bonheur encore !
— Espérons..
— Prions Dieu, Francis.
— Oh ! oui, Hélène, prions Dieu !
Et ils se mirent à genoux, et c’était quelque chose de bien touchant que cette prière adressée par des amants chrétiens près de l’autel druidique, où jadis on avait immolé des chrétiens, sans doute !
— C’est peut-être notre dernière prière, Francis ?
— Hélène, que ce soit pour moi ; mais pour vous…
— N’y a-t-il pas du charme à mourir ensemble quand on s’aime ? Ne vaut-il pas mieux s’en aller ensemble que vivre dans l’éloignement ?
Elle se souvint à ce moment des terribles paroles de la ballade du vieux trouvère, et sa main trembla plus fort que jamais.
— Mon ami, avez-vous encore la médaille que je vous donnai un jour ?
— C’est un talisman sacré toujours suspendu sur mon cœur.
S’ils attendaient ainsi, c’est qu’à minuit les pierres magiques allaient s’élever d’elles-mêmes et leur livrer des trésors sans nombre ; mais il fallait une grande attention, car, au dernier coup, le démon de l’argent, gardien des trésors du monument, viendrait s’emparer des imprudents encore glissés dessous.
Cependant du clocher du hameau tomba dans le lointain le premier coup de minuit… Le vent se tut ; un calme solennel régna autour de l’autel… Les rochers furent soulevés et laissèrent briller des trésors immenses et sans prix. Les deux amants se précipitèrent sur ces richesses et en retirèrent beaucoup. Minuit sonnait toujours.
— Assez, Hélène, assez !
Il était trop tard ; les pierres étaient presque retombées. Par un mouvement rapide comme la pensée, le jeune homme arracha la sainte médaille qu’il tenait de sa bien-aimée, et la lança sous le monument. 0 prodige ! le mouvement cessa, et la jeune fille put ramasser le précieux médaillon et sortir vivante de ce terrible lieu.
Huit jours après, ce fut un joyeux commencement d’année pour Hélène et pour Francis ; mais nul n’a jamais osé depuis aller chercher de l’or sous le monument druidique, connu dans le pays sous le nom de Pierrelée (pierre levée), et auquel mille histoires non moins curieuses se rattachent dans le souvenir des habitants du pays.

Octave FÉRÉ - Légendes et traditions de la Normandie

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27 juin 2016

Roncenay-Authenay - La clé du trésor (1)

Sur les bords de l’Iton s’élevait autrefois le château de Mouceaux, château gris et sombre, castel enfumé et triste, avec son donjon, dont les créneaux démantelés se miraient dans le courant du fleuve qui baignait leur pied.
Un soir de la fin d’automne, le son d’un luth faisait résonner la voûte de la grande salle, ce qui devait paraître étrange, car rarement le pont-levis s’abaissait pour recevoir de nobles hôtes ; rarement chevaliers et écuyers s’y arrêtaient ; plus rarement encore bardes et trouvères y demandaient abri ; jamais un voyageur égaré, un pauvre pèlerin n’y eût trouvé refuge. Les appartements en étaient froids et humides ; les cours remplies d’herbes et de ronces ; les vastes écuries ne contenaient que des bêtes de somme ;… monseigneur Henrique de Mouceaux était… avare.
Il n’était généreux que pour sa fille ; car monseigneur Henrique avait une fille. Oh ! une bien belle enfant ! fraîche et gracieuse comme une fleur du printemps. Hélène, voyez-vous, c’était une vierge légère et suave comme une de ces gracieuses apparitions qui viennent parfois poser leurs formes au chevet de nos lits de jeunes hommes pour dorer nos rêves.
La vie de la douce enfant était privée de ce qui rendait alors si belle la vie du château ; car Henrique n’avait guère d’affection au cœur. Il n’aimait que deux choses : sa fille et l’argent. Oh ! mais l’argent surtout ! Il lui fallait pour vivre de l’argent, beaucoup d’or entassé dans quelque cachette, des trésors enfouis sous une dalle dans un coin ; peu lui importait que son château fût triste et délabré, que les tapisseries des appartements tombassent en lambeaux, pourvu qu’il entassât de l’argent. Il voyait sans souci les croisées de son vaste castel brisées dans leurs châssis : il avait de l’argent ! Et vous comprenez, un tournoi, des chasses, des festins, auraient coûté ; il aurait fallu fouiller dans ces coffres, qui étaient son bonheur !… Cela ne se pouvait ; il y mettait au contraire, il y mettait toujours. Il se mirait avec effusion dans son or ; c’était pour lui une volupté au-dessus de tous les plaisirs de la terre. Il aurait vendu sa part du ciel, si on lui en eût offert assez… Cependant Hélène ne manquait d’aucune des choses nécessaires à la vie ; il est vrai que ses goûts étaient simples comme son âme ; mais nulle châtelaine n’avait de plus fine gaze pour écharpe, de plus belles étoffes blanches pour ses robes, de plus pure hermine à son manteau, de plus beau velours à sa toque.
C’était assurément une chose étrange que ce partage d’affection, que ces deux sentiments qui occupaient Henrique, l’un pur et saint, l’autre immonde.
Comment donc y avait-il de la musique et des chants dans le castel ? le voici :
La soirée était froide et pluvieuse ; c’était une de ces maussades soirées normandes que l’on sent si lourdes à la campagne. La cloche du château avait retenti de quelques légers coups et un varlet était venu annoncer qu’un vieillard étranger, un barde, demandait à passer la nuit.
— O mon père, qu’il vienne ! s’était écriée Hélène, qu’il vienne ! nous sommes si tristes ici, dans cette salle ; eh bien ! ses chants nous égaieront ! Vous semblez chagrin ce soir ; un barde a toujours des secrets pour ramener la joie !
Malgré lui, le vieux seigneur avait répété : Qu’il vienne !
C’était un grand vieillard aux cheveux tout blancs ; la boue des chemins avait sali sa robe, la pluie ruisselait de sa barbe. Il inclina devant ses hôtes son corps déjà courbé ; et, déposant son luth, il les remercia avec effusion de leur hospitalité. Bien vite, par les ordres d’Hélène, on l’eut revêtu d’une robe plus fraîche, on eut lavé ses pieds meurtris du gravier des ornières, essuyé ses cheveux. Quand il rentra dans la salle, il renouvela ses remerciements à ses protecteurs.
Le frugal repas du soir était à peine terminé, qu’Hélène pria le barde de leur dire quelque ballade neustrienne, quelque histoire de châtelaine.
Le vieillard prit alors son luth d’une main tremblante, et levant les yeux, il préluda :
« Quand le beau temps s’en va, quand vient l’hiver avec ses froides neiges, demande-t-on de la chaleur au soleil ? – Quand le corps usé du vieillard va laisser son esprit remonter au ciel, lui doit-on demander des inspirations ?

Le lai de la demoiselle d’Erval.

« Si vous naquîtes d’un sang noble, d’une haute lignée, damoiselles des Châtellenies, n’oubliez jamais vos aïeux, comme fit Mira, la belle Mira, qui aima un manant !
« Le papillon n’était pas plus léger, la blanche marguerite plus pure, le souffle matinier du Zéphir plus suave, que Mira, que la belle Mira !
« Il n’était point de preux chevalier, de noble comte, de haut seigneur, qui n’eût mis son cœur et sa gloire à ses pieds, mais elle les avait tous refusés, la belle Mira, car elle aimait un manant.
« Quand elle était assise sur les bords de l’étang, enlaçant des fleurs en couronne, son cœur battait si fort, que la gaze de son corsage en était agitée ; elle songeait à ses amours, Mira, la belle Mira !
« Cependant elle devenait triste ; ses yeux étaient voilés d’amertume ; la douleur avait pressé son cœur de sa main froide ; on la voyait décliner comme une fleur frappée trop vite d’un souffle délétère, Mira qui aimait un manant !
« Ah ! elle allait souvent le soir se promener au fond du parc du château, et, si on l’eût suivie, on ne l’y aurait pas trouvée seule, car elle avait donné son cœur, Mira, la belle Mira !
« Un soir, elle dit à celui qu’elle aimait : Notre amour est une faute, Loïs ; je ne saurais être à toi dans ce monde ; mais il en est un meilleur ; viens donc ! Et ils allèrent sur le bord de l’étang, et plus jamais on ne les revit, car c’était un manant qu’elle avait aimé, Mira, la charmante Mira !
« Sur l’étang du château d’Erval errent souvent, la nuit, deux flammes bleues, qui se jouent et semblent heureuses de se rencontrer ; c’est l’âme de Mira et celle d’un manant qu’elle aima, la belle Mira ! »
Le vieillard laissa retomber sur sa poitrine sa tête vénérable, qui, pendant ses chants s’était animée d’un feu sublime ; sa voix, ferme et harmonieuse pendant qu’il disait ces strophes, baissa subitement, et il n’adressa qu’avec peine ces mots à Hélène :
— Noble damoiselle, le vieillard a cherché à remplir vos désirs ; maintenant il a besoin de repos.
Hélène ne l’entendit pas. Une pâleur mortelle s’était répandue sur son visage ; il semblait qu’elle méditât profondément les paroles de la ballade.
— Mon père, dit-elle au vieillard, cette histoire est bien triste ; vos chants si harmonieux m’ont rempli le cœur de chagrin ; ne sauriez-vous nous dire quelque chose de moins sombre ?
Mais le vieillard s’était endormi sur son escabelle.
— Hélène, dit le châtelain, cet homme repose ; mais vous, vous aussi Hélène, n’avez-vous pas besoin de repos ?
La jeune fille ne fit aucune objection, et présenta son front à son père qui y déposa un baiser.
Hélène se retira chez elle, et quand elle fut restée seule, quand ses lourds rideaux, traversés à peine par quelques rayons de sa lampe de nuit, furent retombés autour de sa couche, le sommeil ne lui vint point… Un grand trouble l’agitait. Les paroles de la ballade lui revenaient à la mémoire ; le sort de Mira, si belle et si gracieuse, de Mira comme frappée de malédiction pour un amour indigne de son rang, lui faisait mal… car… elle-même, Hélène !
O mon Dieu ! soupira-t-elle, mon Dieu ! serais-je maudite à cause de lui ?
Quelques larmes coulèrent de ses yeux : le devoir et l’amour étaient aux prises.

... à suivre
Octave FÉRÉ, Légendes et traditions de la Normandie

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20 juin 2016

Saint-Marc-d’Ouilly - la cloche de l'oratoire

Les faux-monnayeurs, qui battaient monnaie à l’effigie du roi dans leur manoir, étaient nombreux, si l’on en croit le sentiment populaire. C’était à Saint Germain du Crioult, le sieur du Bosq ; les Guérard à Lassy ; à Cahan, le sieur de la Fosse, etc. Parfois même ils ne craignaient pas, ajoutait-on, d’enlever les cloches des chapelles pour en faire des sous-marqués (pièces de six liards).
Durant une nuit de Noël, les Messieurs du Han, de Clécy, tentèrent l’aventure. Ils descendirent de son tourillon la clochette de l’oratoire de Saint Roch, à Saint Marc d’Ouilly, la placèrent sur un cheval et reprirent le chemin du logis. Mais, arrivé sur un escarpement rocheux qui borde l’Orne, le cheval ayant fait un faux pas, roule dans la rivière où il disparaît avec la cloche.
Elle y est toujours, et la nuit de Noël, quand on sonne Matines, on entend sa voix affaiblie s’élever des profondeurs de l’eau et se mêler à la voix argentine des cloches d’alentour.

Jules LECŒUR - Esquisses du Bocage Normand

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13 juin 2016

Le goblin

À propos de chevaux, avez-vous entendu parler du lutin qui vient, chaque soir, dans les écuries du père Frémien ? Je ne sais si c'est le Lutin ou le Goblin, ou si un esprit porte ces deux noms. On dit d'ailleurs que ce génie, ou comme vous voudrez l'appeler, est malin, espiègle et toujours disposé à faire quelques niches, quoique assez bon diable d'un autre côté, car il n'est pas trop exigeant pour sa grande puissance ; c 'est ainsi, du moins, qu'il s'est montré, en diverses circonstances, dans un grand nombre de lieux de notre arrondissement.
 
Un domestique, nommé Jacques, plaisantait souvent sur son compte et disait qu'il voudrait le rencontrer, qu'il le verrait changer de forme sans crainte, qu'il l'engagerait même à soigner ses chevaux. Il parait que le Lutin n'entend pas raillerie, quoiqu'il soit à moitié familier et qu'il prenne soin des chevaux, ou plutôt qu'il en adopte, leur donne en cachette de 1'avoine, du foin et les étrille en riant aux éclats. Il demeure toujours invisible, excepté lorsqu'il prend la forme d'un cheval. Je vous ai dit que j'ignore si le Lutin et le Goblin sont le même génie ; quoiqu'il en soit, le Goblin est un vieux domestique méchant et paresseux qui a été ainsi transfiguré après sa mort, pour avoir commis quelque gros péché. Mais je reviens à Jacques.
Le Lutin, fâché de ses propos, prit un soir la forme d'un petit cheval, et se trouva à la rencontre de notre gars qui revenait, c'était un dimanche, de boire la pinte au bouchon du voisinage. À son approche, le petit cheval se mit à caracoler, hennir, en s'avançant la bride sur le cou, avec une selle et des étriers. Jacques se dit :
– Quoiqu'il n'y ait pas loin pour me rendre à la maison, c'est une bonne fortune qui se présente ; je vais monter le bidet de notre maitre : il est toujours en cœur.
Il s'apprêtait déjà à l'enfourcher, lorsqu'une idée vint le déranger :
– Si c'était le Lutin ? bah, le Lutin, allons donc ! pas de faiblesse, se dit-il ; et le voilà monté. Il se mettait d'aplomb, en se félicitant sur la complaisance de sa monture, qui lui avait paru se baisser comme pour se placer entre ses jambes lorsque le petit cheval se mit à ruer, caracoler, sauter et partir comme un trait à droite et à gauche et de tous côtés. Puis il gagna l'abreuvoir et disparut, laissant notre domestique étendu dans l'eau, dont il eut bien de la peine à se retirer, en maudissant le Lutin qui lui avait joué un si vilain tour, et qu'il entendait, sans l'apercevoir, à quelques pas faisant : hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi !

Anonyme, manuscrit de la bibliothèque d'Alençon

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06 juin 2016

Montivilliers - la fête de la Mère folle

Cette vieille coutume, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, subsista, ainsi que nous le verrons plus loin, jusqu’au XVIIº siècle. Voici sur sa célébration quelques détails que nous tirons de bonne source.

La veille du 1ᵉʳ jour de mai, les jeunes gens du bailliage et des autres justices de Montivilliers, choisissaient parmi les jeunes filles de la ville, celle qui était la plus belle et la plus jeune, et la proclamaient reine de la fête. Ils lui formaient ensuite une cour, composée des autres demoiselles réputées pour leur sagesse et leur vertu. Celles-ci offraient alors à leur reine, une couronne de fleurs cueillies à la Sainte Fontaine, (aujourd’hui la chênée de Mme l’abbesse, sur la place des Fossés). Le cortège se mettait en marche, précédé des jeunes gens, organisés en corps de musique charivarique et ayant pour instruments des chaudrons, des casseroles, des pincettes, etc ; venaient ensuite les vieux garçons, qui portaient pour emblème des chats, des chiens morts, etc. En route, on rencontrait la Mère folle à un endroit convenu à l’avance. Cette dernière avait été élue par les jeunes filles qui la choisissaient parmi les vieilles. Elle s’avançait montée au rebours sur un âne et portant sur la tête d’énormes cornes, avec lesquelles elle frappait ceux qui s’approchaient trop près d’elle. Son cortège se composait des procureurs et avocats de la ville
Lorsque les deux reines se rencontraient avec leurs suites respectives, la Mère folle, usant d’un privilège consacré et reconnu, examinait attentivement les jeunes filles, et si elle en apercevait une sur la conduite de laquelle il y avait à redire, elle prenait une attitude d’une telle irrévérence, que notre plume ne saurait la reproduire, puis elle désignait la coupable à ses suivants.
Ceux-ci, alors, faisaient chorus avec la Mère folle, chantaient un couplet de circonstance sur la jeune fille, puis, ensuite, ils se rendaient devant la maison de cette dernière et recommençaient le même chant. Cette menace toujours suspendue sur les jeunes filles, était bien de nature à les retenir dans la voie de la sagesse.
La Mère folle allait ensuite rendre ses hommages au vicomte et aux notables de la ville, puis le cortège se séparait et la fête était terminée.

Ch. VESQUE – Étude historique sur la ville de Montivilliers

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30 mai 2016

Montmerrei - la Pierre Tournoire

Sur les confins du Perche et de la Normandie, dans la commune de Mont-Merrey, à trois kilomètres de Mortrée, se trouve le "camp de César", appelé aussi le Châtellier. (...) Sur une colline qui forme comme un versant du camp de César, se trouve une large pierre affectant la forme d'un carré long et supportée par trois autres pierres à demi enfouies dans le sol. Pour nous, c'est un dolmen ou autel druidique ; pour les habitants du pays, c'est la "Pierre Tournoire". (...)
Les "anciens" racontent que le dolmen, ou plutôt la Pierre Tournoire, cache un trésor immense. Mais, comme il recouvre la demeure du diable, personne n'ose y toucher. Un jour, cependant, les habitants du Mont Merrey attelèrent tous leurs chevaux après la pierre qui résista à cet effort.
Au dire des braves Percherons, chaque année, la veille de Saint-Jean, au soleil levant, la pierre se dresse d'elle-même et aussitôt retombe lourdement. À certains jours, des milliers d'ombres fantastiques sortent de terre. Ce sont des guerriers de l'ancien temps qui deux à deux défilent devant leurs chefs ; parfois, ils s'arrêtent, puis reprennent leur marche silencieuse et s'évanouissent, avec les brumes, dans les premiers rayons du soleil.

Félix CHAPISEAU - Le folk-lore de la Beauce et du Perche

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23 mai 2016

Bricquebec - les magiciens

Les écoliers qui ont étudié la philosophie comme disent nos villageois, sont suspectés d'avoir des connaissances magiques. On croit que, grâce à ces connaissances, ils peuvent se rendre invisibles, se changer en plusieurs espèces pour visionner, de nuit, les passants, etc.
Les enfants, et même des personnes âgées, croient que leur curé à un grimoire et que, s'il voulait s'en servir, il pourrait faire beaucoup de choses prodigieuses.
Avant la première Révolution, les magiciens, par des poudres qu'ils envoyaient en l'air au milieu des foires, produisaient cette confusion épouvantable qu'on nomme ici des émotions. Il est certain que ces désordres, qui peuvent s'expliquer très bien sans magie, étaient incomparablement plus communs autrefois qu'aujourd'hui.
Les magiciens peuvent arrêter une voiture sur un chemin très uni ; ils peuvent aussi faire prendre le mors aux dents aux chevaux, qu'aucun pouvoir ne peut plus retenir. Personne ne doute que, par paroles, amulettes, etc, on ne puisse couper la fièvre ou le feu d'un incendie. Enfin, par certaines autres pratiques, ou par des philtres, ou même pour avoir touché de la main une fille quelconque, on peut s'en faire suivre et s'en faire aimer.

Pierre LE FILLASTRE - Superstitions populaires du canton de Bricquebec

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16 mai 2016

Harcourt - le lévrier de Villeret

Un des seigneurs du domaine de Villeret, situé dans les environs d'Harcourt, eut, dit-on, quelques contestations avec sa sœur au sujet de leur héritage commun. Un jour, ces contestations s'envenimèrent de telle sorte, que le seigneur de Villeret, poussé à bout, s'écria :
– Que celui de nous deux qui a sciemment tort, soit frappé de la foudre.
Il disait ces paroles solennelles pour en imposer à sa sœur, car il savait trop bien que ses propres prétentions étaient injustes. Au moment, cependant, où il achevait de prononcer ce parjure, se confiant à la sérénité du ciel pour railler impunément la puissance de Dieu, un violent coup de tonnerre se fit entendre, sans qu'on vît aucun nuage s'élever dans l'atmosphère ; la foudre éclata, frappa le sire de Villeret d'une manière si terrible, que sa tête, abattue d'un coup, bondit sur la terre, et y creusa un trou par lequel elle disparut.
 
Depuis cette époque, un beau lévrier vint hanter chaque soir la grande salle du château ; il se tenait toujours à la place d'honneur, à côté de la cheminée. Durant les longues soirées d'hiver, jamais il ne lui arriva de déserter le foyer, et, si quelqu'un s'avançait pour lui disputer sa place, le lévrier se dressait sur son séant, et, de sa patte droite, allongeait un soufflet lourd et piquant à cet hôte incivil. Cependant, le voisinage du mystérieux lévrier inspirait une sorte de contrainte pénible aux habitants du château. Un de ceux-ci voulut tenter par des voies plus douces d'éloigner l'importun.
Il s'approcha civilement du chien, et lui dit avec beaucoup de respect :
– M. de Villeret, voudriez-vous me céder votre place ?
L'animal merveilleux ne se le fit pas dire deux fois ; il disparut pour jamais, soit qu'il eût été touché de la politesse de cette instance, soit plutôt qu'il eût été blessé de voir son incognito si honteusement trahi.

Amélie BOSQUET - La Normandie romanesque et merveilleuse

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09 mai 2016

Jurques - la pierre Dyallan

Vieux dolmen druidique, la pierre Dyallan a presque trois mètres de hauteur, cinq de longueur et elle est large d’un mètre et demi environ. La table repose sur quatre supports et les alentours présentent les débris d’une douzaine de pierres formant une sorte d’enceinte circulaire.
Les vieilles femmes se rendaient autrefois à la pierre Dyallan comme à un lieu de pèlerinage, pour obtenir que leurs enfants soient favorisés d’un bon numéro, lors du tirage au sort de la conscription. Elles déposaient une branche de palmier sur le milieu de la table, en faisant neuf fois le tour à reculons, et rentraient chez elles.
La tradition affirmait que bon nombre de ces femmes avaient été exaucées dans leur désir.

BRUNET V. – Contes populaires du Bocage

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25 avril 2016

Le Codrille

Le Codrille est un petit œuf avorté, que le peuple croit avoir été pondu par un coq ; il n’y a que du blanc et point de jaune. Cet œuf renferme le germe d’un serpent, qui deviendrait monstrueux, si on le laissait éclore, et qui, après s’être caché quelque temps sous les toits ou dans les fentes d’une muraille, causerait les plus grands ravages dans le pays. On dit aussi que, lorsque le Codrille a atteint l’âge de sept ans, sans être vu de personne, il lui pousse des ailes, et que, le jour même où elles sont de force à traverser les airs, le nouveau Dragon s’enfuit vers la tour de Babylone, lieu de l’abomination et de la désolation, à cause des monstres qui l’habitent. Cet antique monument de la folie orgueilleuse de l’homme est peuplé d’une si grande quantité de reptiles et d’autre animaux effroyables, qu’on ne peut en approcher de sept lieues sans courir le risque de mourir de peur, sinon d’être dévoré.

Amélie BOSQUET

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18 avril 2016

Jean de l'Ours (2)

Jean de l’Ours descendit à son tour. Arrivé au même point que ses compagnons il aperçut la bête à sept têtes. D’un coup de sabre il lui abattit une tête et continua sa descente ; mais la bête se retrouva bientôt devant lui. D’un deuxième coup de sabre, il lui abattit une autre tête et descendit encore. La bête se présentant une troisième fois, il lui fit sauter une troisième tête. La même apparition se reproduisit encore trois fois à des intervalles de moins en moins rapprochés, mais chaque fois Jean de l’Ours lui abattait une tête. Il approchait du fond de la carrière lorsque le monstre, dont l’aspect était rendu plus horrible par le sang qui découlait de ses plaies, tenta un suprême effort. Un vigoureux coup de sabre fit rouler la dernière tête du dragon.
L’audacieux géant put enfin toucher le fond du précipice.
Il y aperçut alors trois cabinets dont l’entrée était gardée par un grand vieillard à barbe blanche dont les yeux lançaient des éclairs.
Jean de l’Ours se présentant devant le premier cabinet dit à l’étrange vieillard : « Qu’est-ce que tu fais là, toi ?- Qu’est-ce que ça t’regarde toi ? lui fut-il répondu – Ouvre la porte ou je la défonce ! – Défonce-la si t’oses ! » dit le gardien en se plaçant en travers.
Jean de l’Ours, sans se laisser intimider, défonça la porte avec la poignée de son sabre. Au même instant, une belle demoiselle sortit ; Jean de l’Ours l’embrassa, lui prit son mouchoir de poche et la fit remonter au moyen du signal convenu.
Le vieillard s’adossa alors contre la deuxième porte. Jean de l’Ours, se tournant de nouveau vers lui, s’écria : « Pourquoi te places-tu devant cette porte ? – Qu’est-ce que ça te regarde ? – Ouvre-la ou je la défonce ! – Défonce-la s’y t’ose ! » répondit encore le gardien d’une voix menaçante.
Jean de l’Ours, avec la poignée de son sabre, ouvrit le deuxième cabinet et au même instant une belle demoiselle en sortit. Le géant l’embrassa, lui prit son mouchoir, et la fit remonter comme sa sœur.
Avançant vers le troisième cabinet, devant lequel le vieillard venait de s’adosser, Jean de l’Ours dit encore à celui-ci « Qu’est-ce que tu fais là ? » Puis après une nouvelle sommation suivie d’une dernière menace, le géant défonça la porte. Il sortit une troisième demoiselle aussi belle que les premières. Après l’avoir embrassée, son sauveur lui prit son mouchoir et la fit remonter comme ses deux sœurs.
Quant au vieillard, qui n’était autre probablement que le génie malfaisant qui tenait en captivité les filles du seigneur, il était disparu comme par enchantement.
Jean de l’Ours ayant achevé sa mission eut hâte de sortir de ce gouffre affreux, il agita sa clochette mais il eut beau sonner, la corde ne lui fut pas descendue. Il se trouva donc dans l’impossibilité de sortir de la carrière. Pendant qu’il songeait avec amertume à la trahison de ses deux compagnons, ceux-ci se rendaient au château pour y conduire les trois demoiselles.
Il y avait très longtemps que Jean de l’Ours était abandonné, et il commençait à perdre espoir lorsqu’il aperçut à ses côtés le p'tit ver de terre qui lui dit : « Ah ! te voilà, toi ? – Oui, dit Jean de l’Ours. – Tu voudrais bien que je te remonte, sans doute ! Eh bien, voilà un corbeau ; monte dessus. Voilà aussi sept bœufs ; chaque fois qu’il va crier : coac, tu vas lui en mettre un dans le bec ».
Tout en montant, Jean de l’Ours, plus résolu que jamais à triompher du nouveau péril devant lequel il s’était d’abord senti impuissant, n’oubliait pas la recommandation du p'tit ver, et chaque fois que le corbeau criait : coac, il lui mettait un bœuf dans le bec.
Quand le corbeau eut crié sept fois, Jean de l’Ours, qui n’était pas encore remonté, se dit : Si le corbeau crie encore, je n’ai plus rien à lui mettre dans le bec, et il est capable de me laisser tomber au fond de ce précipice dont j’entrevois maintenant le bord. Alors il se coupa un morceau de chair au mollet, et le corbeau ayant encore crié : coac, il lui mit ce morceau dans le bec. Au même instant, d’un coup d’aile, cet oiseau jeta notre homme sur le bord.
Jean de l’Ours, sorti de la carrière, banda son mollet pour étancher le sang de sa plaie et se dirigea en boitant, vers le château du seigneur. En route, il rencontra un mendiant. « As-tu été au château, lui demande-t-il ? – Oui, répondit le mendiant, mais il y a une grande fête, aujourd’hui !- Ah ! dit Jean de l’Ours, il y a une grande fête ? – Oui, car le seigneur marie deux de ses demoiselles. – Eh bien, donne-moi tes habits et prends les miens, car je veux aller demander l’aumône au château ».
Le mendiant, tout déguenillé, considérant les habits relativement luxueux de celui qu’il rencontrait, lui demandit : « Mais, monseigneur, vous voulez vous moquer de moi, bien sûr ?- Non, dit Jean de l’Ours, je ne me moque pas de toi ; Tiens, je vais me déshabiller en premier ». Et il donna aussitôt ses habits au mendiant qui, en voyant cela, ne refusa pas de lui céder les siens.
Tout en boitant, Jean de l’Ours poursuivit sa route vers le château. En y arrivant, il demanda à entrer dans la cuisine pour se reposer et y panser sa jambe. Mais les servantes et les valets voyant les haillons de ce malheureux, le repoussèrent en lui disant : « Revenez une autrefois car notre seigneur marie ses demoiselles aujourd’hui.- Ah ! Monseigneur marie ses demoiselles, je voudrais bien lui parler, moi ! – Ca n’se peut pas, lui répliqua-t-on, monseigneur est avec sa famille et ses invités, tout occupé de la fête, et il ne va pas quitter sa société pour s’entretenir avec vous. – Eh bien, dit le faux mendiant, conduisez-moi dans sa salle, parce que j’ai absolument besoin de lui parler.- Ca n’se peut pas ! lui fut-il répété encore. Comment voulez-vous qu’on vous présente à monseigneur en ce moment avec votre sale accoutrement et votre piteuse mine ? »
Jean de l’Ours, qui commençait à perdre patience, s’écria : « Ah ! vous ne voulez pas me recevoir au château ! Eh bien j’y entrerai malgré vous ! » Voyant son insistance et l’air menaçant qu’il venait de prendre, les serviteurs jugèrent prudent de prévenir leur maître et lui rapportèrent ce qui venait de se passer.
Le seigneur, étonné qu’un malheureux de cette espèce s’entêtât à lui parler, donna ordre de le faire entrer à la cuisine.
Jean de l’Ours alla s’asseoir au coin du feu, étendit, sur chacun de ses genoux, deux des mouchoirs qu’il avait pris aux demoiselles et fixa le troisième sur sa poitrine.
A ce moment, les trois demoiselles passèrent ; apercevant le mendiant, elles remarquèrent avec surprise les mouchoirs qu’il avait étalés devant lui. L’une d’elles dit à ses sœurs. : « Ce doit être l’homme qui nous a tirées de la carrière, car je reconnais mon mouchoir sur sa poitrine ? » Celles-ci répondirent qu’elles reconnaissaient aussi les leurs. Les compagnons de Jean de l’Ours qui, à la suite des demoiselles, s’étaient introduits dans la cuisine, ressentirent un trouble immense et se dirent l’un à l’autre : Ce doit être lui ! pourtant il est impossible qu’il ait pu sortir du précipice.
Alors Jean de l’Ours, qui observait leur attitude, s’écria : « Je crois que vous me reconnaissez, vous autres. Vous savez qu’il nous avait été promis à tous les trois que nous épouserions les filles du seigneur si nous les délivrions de leur captivité. Vous savez que c’est moi seul qui ai pu tirer du vin dans le château abandonné, que c’est encore moi seul qui suis descendu dans la carrière pour délivrer ces demoiselles, car vous étiez incapable de les sauver ; sans moi, elles seraient encore prisonnières au fond du gouffre maudit. Jaloux de ma puissance, vous avez cru que je ne pourrais en sortir sans votre aide, et vous m’avez abandonné lâchement pour profiter seuls de la promesse qui nous a été faite à tous les trois. Me voilà, pourtant, et je viens à mon tour réclamer la récompense que je mérite. Tant pis pour vous, si ce que j’ai à dire à monseigneur le fait renoncer à vous accorder la faveur dont vous êtes indignes ! »
Le seigneur, qui depuis un instant était entré dans la cuisine, avait entendu tous les reproches que Jean de l’Ours adressait à ses compagnons. Il leur demanda si ce qu’il venait d’apprendre était vrai. Ceux-ci, remplis de confusion et ne sachant quoi répondre pour se justifier de leur crime à l’égard de celui qui avait délivré les demoiselles, ne purent contredire ses déclarations.
Alors le seigneur, irrité de l’odieuse conduite de ceux qui avaient été sur le point de devenir ses gendres, ordonna à ses serviteurs de les enchaîner et de les jeter dans la carrière, ce qui fut exécuté sans retard. Ayant fait revêtir Jean de l’Ours de magnifiques habits, il lui accorda la main de sa fille aînée. Quant aux deux autres demoiselles elles épousèrent de riches seigneurs des environs qui s’étaient empressés de leur faire la cour.

Recueilli à Saint Philbert des Champs par M. LEROY, instituteur
in Le Pays normand

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11 avril 2016

Jean de l'Ours (1)

Autrefois (il y a si longtemps qu’on ne sait pas au juste à quelle époque) il existait dans notre pays un géant qui passait pour l’homme le plus fort de toute la terre. Dans ses voyages, il avait coutume de se servir d’un tronc d’arbre en guise de bâton, et on ne connaissait que sous le nom de Jean de l’Ours qu’il devait sans doute à ses prouesses étonnantes et à sa force extraordinaire.
Un jour, en chassant dans une forêt, il fit rencontre d’un homme de sa taille, qui jouait au palet avec des meules de moulin. « Tiens, qu’il lui dit, te voilà ? toi ! Je m’croyais le plus fort du monde, et pourtant ta force surpasse la mienne ! Eh bien, viens avec moi, à nous deux j’pourrons nous défendre si j’sommes attaqués ! »
En marchant ensemble dans la forêt, ils rencontrèrent un autre colosse qui teurdait des chênes pour se faire des harts. Jean de l’ours lui dit : « Tiens, te voilà ? toi ! j’nous croyions tous les deux les plus forts du monde, et tu es encore plus fort que nous. Viens avec nous, à nous trois j’pourrons nous défendre si j’sommes attaqués !
Les voilà partis tous les trois, mais, tout en marchant, et devisant pour faire mieux connaissance, ils se trouvèrent ennuités dans la forêt. La nuit devint tellement noire qu’il perdirent leur chemin.
Jean de l’Ours dit à celui qu’il avait trouvé occupé à jouer au palet avec des meules de moulin : « Monte sur un arbre, et regarde si tu vas voir de la lumière queuque part. » Cet homme étant monté au haut d’un chêne, dit à ses compagnons : « Je vois une lumière, mais très loin, très loin ! – Eh bien, reprit Jean de l’Ours, fais bien attention de quel côté, pour nous y diriger. »
Guidés par celui qui avait aperçu cette lumière, ils se remirent en route ; après avoir marché quelque temps, ils arrivèrent à un château où ils demandèrent à passer la nuit.
Le seigneur leur dit : « J’ai là, tout près d’ici, un vieux château abandonné que personne ne veut habiter parce qu’on croit qu’il y a des revenants. Si vous voulez vous y loger, je vous en donne la permission. – Nous voulons bien, dit Jean de l’Ours, moyennant que vous nous donniez ce que j’vas demander. Donnez-nous une torche pour nous éclairer, un bénitier contenant de l’eau bénite et un goupillon.
Dès qu’ils furent munis de ces objets, ils partirent tous les trois vers le château hanté, accompagnés d’un serviteur chargé de les y conduire. A peine arrivés, ils le renvoyèrent, allumèrent la torche et parcoururent les principales pièces de ce château qu’ils trouvèrent meublées comme si on avait l’habitude d’y séjourner, ce qui les surprit beaucoup. Ils ne furent pas moins étonnés de voir l’office garni de diverses provisions de bouche comme si des hôtes y étaient attendus. Alors Jean de l’Ours, qui avait chassé toute la journée et qui avait tué beaucoup de gibier, dit à celui qu’il avait trouvé le premier, jouant au palet avec des meules de moulin : « Tu vas nous faire cuire à souper, mais tu ne prendras dans l’office que ce qui nous est indispensable. Pendant ce temps, nous autres, nous allons faire une excursion autour du château, afin que personne ne vienne nous déranger. » N’ayant rien vu de suspect, ils rentrèrent bientôt et se mirent à jouer aux cartes tous les deux.
Quand le souper fut cuit, celui qui l’avait préparé dit : « Le souper est prêt. – Eh bien, répondit Jean de l’Ours, serre tout ça dans le buffet, et après, tu vas aller nous tirer du vin. » Quand cet homme arriva dans la cave pour avoir du vin, il y trouva un petit ver de terre qui lui barra le passage en disant : « Tu bois mon vin, tu manges mon pain, et tu n’m'inviterais pas seulement à en manger ma part ? » Puis le petit ver battit si fort le géant que celui-ci fut obligé de s’en revenir sans tirer du vin. Ses camarades, auxquels il conta son aventure, se moquèrent de lui.
Jean de l’Ours dit à celui qui avait teurt des chênes pour se faire des harts : « Va, toi, nous tirer du vin ! » Ce dernier s’empressa d’y aller, mais quand il entra dans la cave, il trouva le petit ver qui répéta ces paroles : « Tu bois mon vin, tu manges mon pain, et tu n’m'inviterais pas seulement à en manger ma part ? » En même temps le petit ver battit si fort le second géant qu’il revint aussi sans tirer du vin.
Surpris de leur échec, Jean de l’Ours dit à ses compagnons : « J’vous croyais forts, mais vous ne l’êtes pas. C’est à mon tour d’aller tirer le vin. » Arrivé à la cave, il y trouva le petit ver de terre qui lui dit comme aux autres : « Tu bois mon vin, tu manges mon pain, et tu n’m'inviterais pas seulement à en manger ma part ? » Mais Jean de l’Ours, en entendant ces mots, dégaina son sabre et coupa le petit ver en deux. Puis il tira du vin, remonta vers ses compagnons et leur dit : « Vous voyez bien que je suis plus fort que vous ! »
S’adressant alors à celui qui avait fait la cuisine : « Tu vas, lui dit-il, m’apporter sept fagots de bois et les mettre dans la cheminée. Tu vas ensuite, prendre sept bottes de foin, les tremper dans l’eau et les mettre par dessus. » Au moment où cet homme venait de placer la dernière botte, le diable descendit par la cheminée avec tous ses petits diablotins, qui se dispersèrent en un instant dans la cuisine.
Jean de l’Ours, sans se troubler, commanda à ses compagnons de mettre le feu aux fagots. Dès qu’ils commencèrent à flamber, il prit le bénitier et aspergea avec son goupillon de tous les côtés. Les diables atteints par l’eau bénite, coururent vers la cheminée pour la remonter, mais ils la trouvèrent remplie d’une fumée si épaisse et si aveuglante qu’ils ne purent se sauver assez vite pour échapper à une nouvelle et terrible aspersion que leur administra Jean De l’Ours. Ils disparurent enfin en poussant des cris épouvantables.
Après le départ des diables, les trois compagnons soupèrent gaiement, se couchèrent et passèrent une nuit fort paisible. Le lendemain, ils allèrent retrouver le seigneur du château et lui rapportèrent ce qui leur avait prêté. Ce dernier fut bien surpris de les retrouver vivants. Il leur dit : « Puisque vous êtes si forts et que vous avez pu passer paisiblement la nuit dans un château enchanté, je vais vous demander un grand service. J’ai mes trois demoiselles victimes d’un génie malfaisant qui les tient enfermées dans une carrière inaccessible, je voudrais bien que vous me les délivriez. Si vous y parvenez, je vous les accorderai en mariage. – Eh bien, dit Jean de l’Ours, nous essayerons. »
Les trois géants se rendirent à la carrière, en parcoururent les bords, mais ne purent en apercevoir le fond. Ils y jetèrent de grosses pierres, espérant, par la durée de leur chute, en évaluer approximativement la profondeur. Mais ce fut vainement qu’ils écoutèrent : aucun bruit ne parvint à leurs oreilles.
Loin de se décourager ils se mirent à tresser de la corde. Ils en tressèrent pendant sept années. Au bout de ce temps, ils pensèrent posséder une corde assez longue pour descendre jusqu’au fond de la carrière.
Alors Jean de l’Ours dit à celui qu’il avait trouvé jouant au palet avec des meules de moulin. « Descends le premier, toi ; voilà une sonnette, si tu te trouves embarrassé, tu la feras tinter et on te remontera » Obéissant à cet ordre, l’homme se laissa descendre. Il était déjà arrivé à une très grande profondeur, quand tout à coup, sortant d’une sorte de caverne creusée dans les parois du précipice, une bête difforme, hideuse, effroyable, se présenta pour l’arrêter. Le corps de cette bête, recouvert d’écailles d’un aspect sinistre, était surmonté de sept têtes aux gueules menaçantes. Saisi d’épouvante et n’osant s’attaquer à pareil monstre, l’homme sonna de toutes ses forces et aussitôt ses compagnons le remontèrent.
Alors Jean de l’Ours s’adressant à celui qu’il avait trouvé teurdant des chênes pour se faire des harts, dit : « C’est à toi de descendre ». Muni de la sonnette, celui-ci disparut à son tour. Arrivé à la même profondeur que son compagnon, la bête aux sept têtes se présenta pour lui barrer le passage. Saisi d’épouvante, il agita éperdument la sonnette aussitôt ses compagnons le remontèrent.
Jean de l’Ours dit alors : « Je vous croyais bien forts tous les deux, mais je vois bien que vous l’êtes moins que moi, car vous n’avez pas pu tirer de vin et j’en ai tiré ; maintenant vous ne pouvez descendre dans cette carrière. C’est donc à moi d’y allez. Quand je ferai tinter la sonnette, ne manquez pas de remonter la corde et de la redescendre ensuite jusqu’à ce que je sois revenu, car si vous y manquiez, vous seriez punis de mort ».
Jean de l’Ours descendit à son tour. Arrivé au même point que ses compagnons il aperçut la bête à sept têtes.

... à suivre
Recueilli à Saint Philbert des Champs par M. LEROY, instituteur
in Le Pays normand

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04 avril 2016

Hautot-sur-Seine - La dame de Hautot (2)

Le lendemain l’inhumation se fit avec toutes les cérémonies dues à un ecclésiastique. Pas une âme du château n’assistât à l’office…Nous ne pouvons rapporter tous les propos du pays, et sur la mort du chapelain, et sur ce que l’on ne savait pas. La terreur était plus grande que celle qui avait été causée jadis par les ancêtres du Sire de Hautot, quand venus du Nord, sur leurs petits navires, ils avaient, par le glaive, par le feu, dévasté la contrée. Les arts de la Série, c’est-à-dire du travail, durant la soirée, pour lequel les femmes se réunissaient, étaient arrivés. Les rouets n’allaient pas plus vite que les chimères écloses sous les toquets. La peur, dans les chambres où elles étaient enfermées, à la lueur d’une faible lampe, sautait de la porte aux quatre coins, descendait par la large cheminée. Si le vent d’automne venait à faire frémir les arbres, elles tressaillaient. Si un de ces bruits incertains, que le soir apporte, à travers les champs, dans cette saison, arrivait jusqu’à elles, le roulement, le bruit cadencé du rouet cessait, le doigt s’arrêtait sur le fil ; elles prêtaient l’oreille, craignant d’ouïr quelque chose comme ces aboiements étranges, que l’on avait entendus dans le bois. Les garçons, venant là d’ordinaire rire avec ces femmes et ces filles, étaient mornes ; l’un d’entre eux se donnait-il, en paroles, un air vaillant ? On le faisait taire.
Pas une personne du château ne parlait. Si l’on rencontrait quelque serviteur, il était muet, sa langue semblait liée.
Cependant, comme il n’est pas de muraille, si épaisse qu’elle soit, qui ne laisse transpirer quelque chose de ses secrets, on disait, mais on ne connaissait pas la source de ce dire, qu’on avait entendu sous terre, dans le château, une lutte terrible, suivie d’un calme effrayant, puis d’un dialogue véhément, furieux. Une voix était si faible qu’on n’avait rien distingué de sa plainte ; mais l’autre, au milieu de grincements épouvantables, avait dit :
— Cette croix, je l’userai sur ta poitrine, comme on use le diamant.
Il advint qu’un matin, un peu avant midi, la mer était gonflée par la pleine lune, une nef se présenta à la baie, et, profitant de la hauteur de l’eau, elle entra dans l’embouchure de la rivière. On la reconnut, à la tête de cheval sculpté sur la poupe, pour un vieux navire anglo-saxon. Un ecclésiastique, en habits de voyage, en sortit accompagné de deux autres prêtres, paraissant ses inférieurs. Il avait de ces manières qui font distinguer un homme au premier coup d’œil. Naguère il comptait parmi les plus élégants de la Cour d’Angleterre. C’était Thomas Becket.

Une querelle, dont les historiens expliquent diversement la cause, s’était élevée entre Henri II et lui. Redoutant la grande colère, il s’était décidé à s’y soustraire, à sortir du royaume. On ajoute qu’il était condamné comme rebelle. Il venait se réfugier près de Louis le Jeune, et du pape Alexandre III, chassé de son côté par l’Empereur et réfugié en France : nous en avons déjà parlé.

Le Primat d’Angleterre ayant aperçu la petite église, qui s’élevait au bord des prairies, se rendit sans différer à cette maison de prières, y adora, y pria celui qui commande à l’instant et à l’éternité.
Sa prière achevée, il demanda aux assistants où il pourrait se reposer. On lui indiqua le château de Hautot. Il ne parut pas se soucier d’y aller. Le curé étant survenu, lui offrit le presbytère. Il accepta… L’Archevêque de Canterbury vit le soir s’élever, dans la large cheminée devant laquelle il était assis avec le curé, un magnifique feu de joncs marins. La conversation tomba nécessairement sur les bruits étranges qui couraient, touchant le château, et sur la frayeur répandue dans tout le pays. Le curé décrivit les louanges de la belle dame qui était disparue aux yeux de tous, et raconta comment le chapelain avait été trouvé mort dans le bois, bénit les épouvantables marques qu’il avait vues sur le front, la poitrine, les épaules du défunt.
— Ce prêtre était, dit-il, un des plus dignes du diocèse de Rouen, et la noble Dame de Hautot devait sa piété exemplaire aux discrètes et sages leçons de cette personne.
L’Archevêque, ayant écouté attentivement, resta quelques temps plongé dans une profonde rêverie.
La nuit, le repos fut interrompu par un bruit de chasse, par de singuliers aboiements de chiens, semblant tourner autour d’un mamelon, qui s’élève entre Pourville et le bois de Hautot. Il y avait eu jadis, disait-on, au sommet de ce mamelon, des danses de mauvaises Fées : c’était, dans leur danse, que ces mauvaises Fées avaient fait rouler une grande table de pierre, qui tombée à l’entrée de la cavée du chemin de Varengeville, est aujourd’hui à moitié enfouie. Sommeillant, il songea qu’une foule armée de glaives, venait le frapper à l’autel ; il vit son sang rougir les degrés. Il se leva, pria, et se mit à réfléchir encore sur ce qu’il avait appris de la bouche de son hôte.
Le ciel était semé d’étoiles, les flots se brisaient doucement au pied des pouliers, les Pléiades, qui annoncent les longues nuits, montraient montrer le signe où la terre trouve le soleil, aux temps de Pâques.
Le soleil se leva, et se montra bientôt dans son éclat, au bout de la vallée, au dessus d’un léger brouillard, qui flottait comme un voile d’or et de pourpre, sur le chemin qu’allait tenir Thomas de Canterbury, dans une vallée des anciens saxons de France. Thomas Becket était Saxon d’Angleterre.
Le Primat célébra la messe avant que de partir et il laissa à l’église le calice qui lui avait servi pour Saint Sacrifice. Ce précieux vase, au moment où l’on présentait le vin et l’eau, avait brillé à la corne de l’autel, comme l’hyacinthe, un rayon du soleil était venu le toucher. C’était un riche travail des orfèvres anglo-saxons, qui tenaient de l’ancienne Germanie, l’art de travailler finement les métaux. Ce calice, d’après la tradition, eut le don de cure. Il guérissait les fiévreux qui venaient y tremper leurs lèvres. On l’avait consacré à ce charitable usage, sans doute sur la recommandation du Donateur.

On avait amené trois cheveux, débarqués de la nef, un pour lui, les autres pour les prêtres qui l’accompagnaient. L’équipage était modeste, comme celui des gens qui veulent voyager sans attirer l’attention. Thomas de Canterbury n’avait rien perdu de sa dignité : il gardait, dans l’exil, toute la fermeté que lui donnait son rang dans l’église ; mais il était obligé à beaucoup de circonspection : il savait que l’ordre de l’arrêter, soit en Angleterre, soit en Normandie, le suivait de près ; car, banni volontaire, il était fugitif, selon le Roi.
Le bagage, peu nombreux, fut placé sur deux mules que le curé avait envoyé quérir dans le voisinage.
La matinée continuait à être belle. C’était aussi un adieux du roi de la lumière. Saint Thomas, donnons lui dès maintenant ce nom de la Cour Céleste, allait le premier. Il était arrivé à l’endroit où le mont, qui domine le chemin de la rive gauche, qu’il suivait, tourne et forme un des côtés du vallon, du vallon où s’étend le bois de Hautot. La côte d’Argent est de l’autre côté de l’ouverture. Le saint voyageur admirait la beauté de ce paysage, et ses yeux étaient portés en ce moment sur le château.
Voici venir le Sire de Hautot.
Toute sa personne annonce une grande anxiété. L’approche d’un des hommes le plus éminents aurait dû produire le contraire. Et il parut bien que cette approche était connue.
— Que les flots te reprennent, ou mieux, je t’arrête, rebelle au Roi, dit-il au saint Archevêque.
Et, comme poussé par un abîme de fureur, il ajouta :
— Si tu fais un pas de plus sur la noble terre de Hautot, je rendrais service au royaume ; j’irais, écoute bien, au devant de la tâche de Guillaume de Tracy, du Hugues de Morville, de Richard le Breton, de Regnault, fils d’Ursi.
Il nomma ceux qui devaient impitoyablement tuer le saint prélat, dans sa cathédrale de Canterbury. Pourquoi le Primat d’Angleterre ne se souvint-il pas de cette prédiction !
Parlant ainsi, il était affreux à voir. Tout ce que les animaux les plus féroces ont d’horrible dans la tête se trouvait dans sa tête. Son corps, bien que ses jambes fussent grêles, annonçait une force indomptable. Quelque chose d’extrêmement mobile s’agitait au bout de ses gants ; le même mouvement se remarquait aux deux bouts de ses pieds, bien qu’il fut chaussé du soulier dont il a été parlé.
Thomas écouta tranquillement ce discours hautain et plein de rage, pendant lequel il avait plongé l’œil sur l’enveloppe du monstre.
— Beau Sire, répondit-il, en faisant le signe de la croix, le Roi du ciel et de la terre est plus puissant que toi, et, en son nom, bien que je ne sois son plus humble serviteur, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, je t’ordonne de retourner à l’abîme dont tu es sorti.
Et, en même temps, il le touche de la croix pastorale.
Soudain le beau sire roula sur terre, dans d’effroyables convulsions, et des ongles aigus sortirent de ses mains, de ses pieds. Tout à coup on vit à sa place un loup gigantesque, qui se traîna, et approcha, comme pour lécher les genoux du saint Archevêque. Aussitôt le loup se changea en serpent, et le reptile s’enfonça, disparut sous terre. Une épaisse vapeur couvrit les assistants, voilà le bois et le château.
Et l’on entendit comme un bruit de chasse, s’éloignant, s’éloignant encore.
Tous connurent que le prétendu Sire de Hautot n’était autre que le Démon, venu pour attenter sur la noble et belle personne de la veuve.
La vapeur, sorti du serpent, se dissipa promptement. Le soleil éclaira le haut du donjon, et l’on vit la Dame du Hautot dans l’attitude de la fervente prière.
Et tandis que les assistants, remplis de joie, rendaient grâce à dieu, que le magnifique chant des enfants d’Israël, "chantons des hymnes au seigneur, parce qu’il a fait éclater sa grandeur et sa gloire », s’élevait, au lieu des aboiements diaboliques, dans le vallon, ladite dame se présenta pâle ainsi qu’un fantôme.
Et, comme elle marchait, aussi vite que possible, vers le lieu où l’ennemi était tombé sous la croix du ministre de la parole évangélique, toute troublée, sans s’en apercevoir, elle avait enlevé avec son front un sarment de tamier, dont les baies formaient une couronne sur son voile noir.
Elle se jeta aux genoux de l’Archevêque et elle se confessa à lui.
Sa confession est restée sous le sceau inviolable. Et on apprit qu’une relique de la vraie croix, qu’elle portait sur elle, l’avait préservée de toute atteinte. Dans cette lutte, longue, terrible, soutenue jusque dans les souterrains les plus cachés, la noble dame sentait chaque jour ses forces revenir sous son bouclier, mais les seules forces de l’âme. Le précieux morceau de la divine croix avait été apporté, environ soixante ans avant, par le Sire de Hautot, compagnon de Godefroy de Bouillon. Un soupirail de souterrain, soupirail masqué, avait laissé passer ses paroles infernales que nous avons rapportées, et que l’on disait être sorties de dessous terre, dans le château :
— Cette croix, je l’userai sur ta poitrine.

P.J. FERET

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28 mars 2016

Hautot-sur-Seine - La dame de Hautot (1)

Au commencement du printemps de 1160, la guerre s’alluma entre les normands et les français, entre Louis de France et Henri d’Angleterre. Thibaud, comte de Blois, fit sortir les premières flammes, et une grande bataille allait être livrée, lorsqu’une trêve fut accordée de part et d’autre. Elle donna loisir à Henri de faire une course en Guyenne, et de faire le siège du château de Chatillon-sur-Agen. Le Sire de Hautot d’alors y fut tué, bien loin, comme on le voit, de son fief. Il était allé à la guerre par mer. La noblesse normande avait conservé beaucoup des habitudes des anciens rois de la mer, ce qui ne l’empêchait d’être une vaillante chevalerie.
La nouvelle de sa mort parvint, assez longtemps après, à sa dame, qui en prit le deuil dans son noble cœur et dans ses vêtements. La Dame de Hautot était une des plus belles femmes de la chrétienté. Elle passait même pour la plus belle. On ne pouvait rien voir de comparable, à sa chevelure noire, qu’elle retenait dans un réseau d’or, bien que les dames de son rang laissassent tomber sur le dos les cheveux si longs qu’ils fussent, séparés en deux parties entourées de ruban ; puis elle ne paraissait jamais au dehors du château sans être voilée. Toute femme de distinction eut blessé les convenances, si elle se fut montrée sans voile. Cette partie du costume, faite de riche étoffe, généralement de pourpre, se nouait sous le menton. Ses traits étaient pleins de modestie, et de cette profonde pudeur, qui ajoute une expression ravissante à la pureté des lignes du visage. Son port noble se dessinait avec une grâce parfaite ; une ceinture n’eut rien ajouté à la finesse de sa taille ; et d’ailleurs les Normandes en dédaignent l’usage. Nulle ne portait comme elle le manteau de soie, fond bleu, bordé de broderies d’or, doublé de fourrure en hiver.
La paix avait été signée entre Henri et Louis le Jeune par la pieuse et charitable médiation du pape Alexandre III, que l’Empereur avait chassé de Rome et qui s’était réfugié en France.
Mais, si la paix étendait sa douce main et sur la France et sur la Normandie, le cœur de la Dame de Hautot n’en restait pas moins percé de douleur, et vraiment c’était bien triste de voir les larmes qu’elle répandait.
Souvent elle montait au haut du donjon. De là ses yeux se portaient sur la campagne, où ses regards avaient maintes fois suivi le Sire de Hautot, au vaillant exercice de la chasse. Quelques fois les blanches mauves du rivage venaient planer autour d’elle, et elle leur disait :
— Blanches voisines, nous l’avons vu partir, nous ne le verrons pas revenir, notre noble seigneur.
Un jour, à l’aboutissement du soir, un peu avant l’équinoxe d’automne de ladite année 1160, elle se tenait au haut de son donjon. Il n’y avait guère de semaine que les arbres s’étaient revêtus de leurs feuillages, lorsqu’elle avait appris la mort de son vaillant sire. Et encore quelques semaines, et les feuilles allaient choir et tomber petit à petit. Tout à coup elle entend le bruit d’une chasse par la plaine.
— Mais qui ose chasser sur les terres de mon vaillant sire, dit elle ? Qui est assez malappris, pour braver ainsi, dans sa douleur, une faible femme ?
Comme elle disait ces mots, elle aperçut dans l’avenue de chênes, qui était tournée du côté d’Arques, un cavalier se dirigeant vers le château. Il semblait enveloppé dans un des grands manteaux dont on ne se servait plus guère, Henri II ayant donné la mode des manteaux courts. A une distance moindre que celle où il se trouvait, on aurait pu distinguer ses traits, car la capuce abaissée y jetait une ombre très forte. Le manteau à capuce, ou capuchon, était une invention normande et séculiers et moines le portaient. Celui du cavalier commençait à être de saison surtout à l’orée de la mer. Le rheno fait de pelleterie précieuse, était le manteau d’hiver, mais plus de parure que d’usage commun.
Cependant, le cavalier, approchant de plus en plus, rappelait par sa taille et sa tournure, le Sire de Hautot, ce que voyant, la noble dame sentit son cœur battre violemment. Un instant après, il n’y avait plus de doute, la herse se levait, comme d’elle-même, devant son seigneur. Un cri se fit entendre au haut du donjon, et la noble Dame de Hautot tomba évanouie.

Lorsqu’elle reprit ses sens, elle se retrouva dans les bras du cavalier : un cri d’horreur sortit de sa poitrine.
Le Sire se montra somptueux aux gens de la maison, plus qu’on ne l’avait vu oncques. Il était ganté, distinction réservée aux personnes du plus haut rang, sa ceinture, brodée d’or, brillait de pierreries, ses cheveux, partagés jusqu’à la partie supérieure du front, tombaient en boucles sur les épaules : on remarqua toutefois qu’ils étaient gris, tout ainsi que les poils d’un vieux loup, ce que l’on attribua aux fatigues de la guerre de Guyenne ; il les couvrait d’un bonnet conique, rouge, couleur que préféraient les normands, et tout garni de broderies. Ce pileus, comme le nomment les écrivains latins du XIIe siècle cachait assez bien le front. Ses jambes, un peu grêles, flottaient dans des bas un peu rayés. Ces bas coûtaient fort cher. On ne fit pas attention à ses cheveux, à ses gants, à son bonnet couvrant le front, mais aussi à ses longs souliers, chaussure au reste à la mode et appelé pigacioe, qui se terminaient en pointe, relevés en rond, en forme de cornes de bélier. Le clergé s’opposait de toutes ses forces à ces chaussures qui lui semblaient diaboliques : pourquoi, ce nous semble, on ne la voit dans aucune peintre représentant des ecclésiastiques.

La nouvelle du retour du Sire de Hautot s’était répandue promptement dans le village et aux environs… La nouvelle s’était étendue dans un assez grand rayon, mais, en même temps, des bruits singuliers couraient sur le château. En même temps aussi, un bûcheron, allant le fin matin à son travail, aperçut un objet noir, couché dans un chemin du bois ; et, s’en étant approché, il reconnut le chapelain du château étendu mort. La chapelle du château était dédié à saint George, dont la puissance et la gloire étaient illustres dans l’Occident, dès le VIe siècle… Le front, la poitrine, les épaules du chapelain étaient marqués, à la place où la main pose le signe de la croix par des déchirures profondes, faites avec des griffes d’une largeur extraordinaire. Nul loup, dans le pays, ne pouvait avoir de pareils ongles. et d’ailleurs aucune trace de morsure ne se montrait sur tout le corps.
Le bûcheron courut au village faire part de son épouvantable rencontre, et, en un instant, tout Hautot sortit en foule, descendit où le mort gisait. Les blessures furent examinées avec effroi. La figure, malgré l’horrible déchirure du front, conservait une grande dignité. Tous regardaient, se regardaient, échangeaient quelques réflexions indécises, mais peu bienveillantes envers le château, lorsqu’un enfant se mit à pousser des cris perçants. On porta les yeux de tous côtés, on ne vit rien.
Des femmes, plus hardies que la foule, ou soudain inspirées, s’approchèrent du mort, le soulevèrent. Dans ce mouvement, un bras du défunt s’étendit, montrant évidemment l’église de Pourville.
— Il demande l’église, s’écria-t-on, il demande la terre sainte, près de la mer où il allait toujours prier ; quand le temps était à la tempête ; il faut l’y porter !
Là-dessus des hommes vigoureux prirent le corps des mains des femmes et le placèrent respectueusement sur leurs bras ; on se mit en marche : à ce moment les cris de l’enfant redoublèrent.
On entendit dans le bois le bruit d’une chasse, des aboiements extraordinaires firent retentir les échos, un loup énorme, colossal, tel comme vivant n’en avait vu, traversa le chemin, et se mit à hurler, et son hurlement finissait par un bruit ressemblant à un rire fou.
La terreur fut dans toutes les âmes. Peu s’en fallut que le mort ne restât là seul.
Le château portait son ombre sur cette scène. Personne n’osait jeter un regard sur ses hautes murailles, tant on craignait déjà qu’elles n’appartinssent à un pouvoir surnaturel et malfaisant.
Le corps du chapelain déposé à l’entrée de la nef de l’église, près des fonds baptismaux, on retourna, par petits groupes, au village, en évitant de passer par le bois.
Le lendemain l’inhumation se fit avec toutes les cérémonies dues à un ecclésiastique. Pas une âme du château n’assistât à l’office… (à suivre...)

P.J. FERET

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21 mars 2016

Barneville-Carteret - le criard

Il se fit tard. Leur causerie, cette causerie sur des riens qui sont tout dans la vie du cœur, s’était éteinte dans des baisers qui eux-mêmes s’étaient éteints sur leurs lèvres en s’y prolongeant. Ils n’entendirent plus que le battement de leurs artères et la mer, cette Veilleuse éternelle, comme Dieu, son maître, qui brisait mollement contre le talus des murs du manoir ses flots assoupis.
Un cri perçant vibra dans le vaste silence.
— Quel est ce cri ? dit Hermangarde surprise et troublée.
Ryno lui-même avait tressailli en l’entendant.
— Ah ! mon Dieu ! serait-ce le Criard, fit-elle, dont ils nous parlaient, il y a quelques jours, aux Rivières, chez le pêcheur Bas-Hamet ? Écoutons, ajouta-t-elle, curieuse.
Le Criard est une superstition de ces rivages. Ils racontent que la veille de grandes tempêtes, d’un grand malheur inévitable, un homme dont jamais personne n’a vu le visage, enveloppé dans un manteau brun et monté sur le dos nu d’un cheval noir, à tous crins, parcourt les mielles et les rochers, en les emplissant de cris sinistres. Ni sable mouvant, ni varech glissant, ni fosse d’eau, ni pics de rochers n’arrêtent le vagabondage rapide de cet homme et de son cheval noir, dont les fers, rouges comme s’ils sortaient d’une forge infernale, ne s’éteignent pas dans l’eau qui grésille et qui fume, noircie, longtemps encore après qu’ils l’ont traversée. Hermangarde, à la fibre poétique, surprise de trouver vivantes, sur une côte écartée de la Normandie, de ces légendes semblables à celles que Walter Scott nous a rapportées de l’Écosse ; Hermangarde, qui parlait à tout le monde avec cette bienveillance de châtelaine qui reconquiert, par le charme de sa personne, les vassaux perdus de ses ancêtres, s’était plus d’une fois fait raconter l’histoire du Criard.
Mais le cri recommença, plus perçant et plus net. On eût dit qu’il était poussé du pied des murs de la cour.
— Non, ce n’est pas le Criard, dit Hermangarde, c’est une voix humaine, c’est le cri d’une femme, cela !
Et tous les deux, la femme et le mari, se levèrent pour tirer les rideaux de la fenêtre et regarder qui criait ainsi dans l’obscurité.
L’Océan, monté au plus haut point de son flux, avait un peu de houle, mais rien ne présageait de tempête. Le ciel était noir et constellé, sans aucun nuage ; et quoique la nuit fût profonde, on voyait sur la mer. C’est ce que les marins appellent faire clair d’étoiles. Une petite barque, sous voiles, qui semblait partir du pied du mur de la tour, se dirigeait vers les deux phares allumés du havre, comme si elle avait voulu prendre le large.
— Leur Criard, dit Marigny, ce sont les fraudeurs de la côte, qui profitent de la crédulité de ces gens-ci pour les éloigner par la terreur du point où ils projettent de débarquer leur contrebande. Je parierais que cette embarcation est pleine de fraudeurs.
— Mais ce n’est pas un cri d’homme que nous avons entendu ! fit Hermangarde, sur qui le cri avait produit un effet de terreur inexplicable ; car elle était naturellement brave de cœur et forte de nerfs, comme une femme de roi.
— Tu te seras trompée, ma belle vie, dit Ryno. Et il l’entraîna avec une impétuosité de mouvement qu’elle prit pour la douce furie d’un amour interrompu dans ses plus ineffables jouissances.
Mais il savait qu’elle ne s’était pas trompée, et même il savait de quelle poitrine ce cri étrange était sorti.

Jules BARBEY D’AUREVILLY

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