08 janvier 2011
Saint Germain des Grois - le bâton de saint Blaise
À Saint Germain des Grois, il existait autrefois un "bâton de saint Blaise" (sorte de bâton surmonté d'une châsse). Chaque famille tenait à l'honneur d'avoir, au moins pendant une année, la garde de ce précieux bâton qui portait bonheur ; le jour de la fête paroissiale, cette famille offrait le pain bénit à l'église.
Il y a environ un demi siècle, un brave Percheron, possesseur du
précieux talisman, le rendit à son curé, avant l'expiration de l'année,
en disant qu'il n'en voulait plus, attendu qu'il avait laissé crever un viau.
Depuis lors, le bâton fut moins recherché et la coutume finit par disparaître.
Félix CHAPISEAU - Le folk-lore de la Beauce et du Perche (1902)
01 janvier 2011
Carrouges - la fée de la fontaine
J'ai souvent visité Carrouges. Cette petite ville, qui est la dernière de la Normandie, est située sur le sommet d'une belle colline, au pied de laquelle, à peu de distance, existe un château légendaire bien connu.
Ce manoir fut construit par le comte Ralph qui avait épousé la comtesse
Louise de la Motte, jeune personne du voisinage, douée de toutes les
qualités de l'esprit et du corps. Six années s'étaient
déjà écoulées et leur union était toujours restée
stérile.
Aussi quelle fut la joie du comte quand son épouse lui apprit qu'elle
serait bientôt mère.
Ralph au comble du bonheur invita tous ses
vassaux et ses voisins à célébrer l'heureuse naissance de
l'enfant que la comtesse allait lui donner. Les réjouissances
durèrent douze jours, et, comme c'était la coutume, la chasse fut
le principal plaisir auquel on se livra.
Par une belle matinée d'été, on vit les portes du château
s'ouvrir devant les varlets et la meute impatiente. Bientôt les Seigneurs
éperonnant leurs coursiers disparurent dans la forêt voisine à la
poursuite du cerf. Toute la journée les échos des vallons
répétèrent alternativement les joyeuses fanfares et les cris
animés des chiens.
Déjà le soleil commençait à refuser sa lumière et les
veneurs se rendaient au château ; le comte seul, emporté par une
bouillante ardeur, s'était égaré dans les épaisses futaies.
Après avoir parcouru dans divers sens les allées de la forêt, il
arriva enfin près d'une clairière.
C'est une petite vallée bien sauvage et bien fraîche qui semble
complètement isolée du reste du monde. Figurez-vous un ravin d'un
quart de lieue environ d'étendue, renfermé entre deux collines
couvertes de magnifiques arbres. Au milieu des deux collines, un ruisseau dont les
flots se divisent en mille rameaux et se réunissent en un seul canal, qui va
marier ses eaux avec celles d'une fontaine ombragée par un massif de saules,
et vous aurez une idée de cette clairière. Il faut aller bien loin avant
de découvrir une seule habitation, avant d'apercevoir la fumée
d'une chaumière, et si rencontrant un homme de la contrée vous lui
demandiez le chemin de cette solitude, c'est à peine s'il pourrait
vous indiquer les trois sentiers qui y mènent.
En arrivant dans ces lieux, le comte entendit les sons mélodieux d'une
voix humaine, on eut dit une sirène
qui attirait le navigateur par la douceur de son chant ; alors il se dirigea à
l'endroit d'où partait cette voix et vit au bord de la fontaine une
jeune fille vêtue de blanc.
Curieux de connaître cette étrange beauté, qui venait à cette
heure enchanter ce séjour, Ralph descend de sa monture et s'avance vers
elle. La belle inconnue sembla ne pas s'être aperçue de la
présence de ce nouvel hôte, et elle continua de baigner ses pieds dans
l'onde transparente.
Le comte, attiré par une force invisible,
s'approchait toujours, et quand il fut près d'elle il tomba à
genou plongé dans un morne silence. La nymphe de la fontaine se levant alors :
- Jeune étranger, dit-elle, d'où te vient cette témérité
d'oser troubler cette solitude, sache qu'on ne vient pas impunément
en ce lieu.
Elle tachait de couvrir sous ces paroles menaçantes la joie qui débordait
de son cœur. Ralph effrayé lui répondit :
- Déesse de cet aimable séjour, ayez pitié d'un voyageur que
la nuit a surpris dans la forêt, soyez sensible au malheur d'un père,
d'un époux.
A peine avait il parlé que la jeune nymphe, levant ses beaux yeux, lui sourit
gracieusement, et tout à coup commença avec lui une danse fantastique ;
plus il dansait plus la danse s'animait ; leurs pieds ne faisaient
qu'effleurer le gazon et pliaient à peine les fleurs qui ornent le rivage.
Enfin l'infatigable danseuse l'enlevant de terre se précipita avec
lui sous les eaux. L'onde s'agita un instant et reprit bien vite son
ancienne tranquillité.
Les ombres luttaient encore avec la lumière, quelques rares étoiles
brillaient toujours sur l'azur des cieux ; mais déjà l'orient
était couvert d'un manteau d'or et de pourpre, lorsque le comte rentra
au château. Sur les demandes empressés des Seigneurs, il raconta
qu'égaré dans la forêt il avait passé la cabane d'un
bûcheron. Comme c'était un évènement fort commun à cette
époque, personne n'en fut étonné et les fêtes
recommencèrent avec plus d'ardeur.
Mais chaque soir lorsque tout dormait au château, Ralph sortait furtivement
et se rendait au séjour enchanteur de la fée.
Il en fut ainsi pendant plusieurs semaines et personne ne le savait. Mais lorsque
la comtesse s'aperçut des absences nocturnes de son époux, de graves soupçons
vinrent agiter son âme et elle résolut d'épier ses sorties.
Une nuit que le comte avait, comme de coutume, quitté le château, Louise
s'élance aussitôt de sa chambre et court sur ses traces.
C'était une de ces nuits d'orage qui effraient les campagnes ; un
vent violent soufflait du nord et le tonnerre grondait au sein d'une nue
sillonnée d'éclairs. Arrivée à la clairière, la
comtesse aperçoit son époux exécuter une danse fantastique avec
une jeune fille, revêtue d'un long voile blanc, et s'élancer
avec elle dans l'onde de la fontaine.
A cette vue la rage s'empare de son cœur et elle retourne au château,
bien résolue de venger l'infidélité d'un époux.
Le lendemain, la comtesse se coucha comme de coutume et feignit de savourer un
profond sommeil, mais lorsqu'elle vit le comte sortir encore du château,
elle saisit un poignard et se dirigea à l'endroit où elle avait vu
la belle fée. La nuit était pure et sereine, l'astre du soir se
montrait au dessus des arbres apportant avec lui un brise embaumée ; tantôt
il suivait sa course azurée, tantôt il reposait sur un groupe de nues.
Parfois on le voyait dans les intervalles des grands hêtres et sa lumière
pénétrait dans les plus épais ténèbres. Le ruisseau qui
coulait avec un doux murmure, tour à tour disparaissait dans les bois, tour
à tour reparaissait brillant des feux qu'il reflétait dans son sein.
La jeune nymphe reposait au bord de la fontaine ; tout à coup une goutte de
sang jaillit de son sein, une autre la suivit puis une autre, et bientôt sa
blanche tunique fut souillée de nombreuses tâches sanglantes.
Après s'être convulsivement débattue sur le gazon, elle
s'élança dans l'onde, en faisant entendre un long gémissement
et tout entra dans le silence.
Le lendemain on trouva à l'entrée du château le corps du comte
étendu sur le sol, un poignard lui traversait le cœur et près de la
blessure on vit un petit billet sur lequel étaient écrits ces mots :
- Je suis vengée.
Lorsqu'on voulut annoncer à la comtesse la mort de son époux, on la
trouva étendue sur son lit et dévorée par une fièvre ardente ;
mais tout à coup ses suivantes reculèrent d'horreur et sortirent
précipitamment de la chambre en poussant de grands cris. Louise surprise porte
instinctivement la main à sa tête et s'aperçoit qu'une
tâche sanglante maculait son front.
Cet incident agita tellement son âme, que deux jours après elle était
au bord de la tombe. Ce fut dans ces circonstances qu'elle donna le jour à
un bel enfant...
Le fils de la comtesse eut six enfants, et tous portèrent au front ce stigmate
de punition. Ce n'était d'abord qu'un petit point rougeâtre,
puis vers sept ans ce point s'élargissait et ressemblait enfin à une
tâche sanglante.
Cette marque distingua pendant sept générations la postérité
de la comtesse. Enfin Radolphe, le dernier des Ralph, n'eut qu'une fille.
Sans doute la colère de la fée était apaisée. Aucune trace
sanglante ne souilla le front pur de cette enfant.
Si l'on croit la tradition, cette localité aurait reçu le nom de
Carrouges, pour rappeler la triste punition qui avait pendant si longtemps
affligé l'illustre famille des Ralph, et le mot Carrouge signifierait
chair ensanglantée (caro chair, rubra rouge).
Souvent, disent les habitants de Carrouges, nous avons vu la jeune
comtesse,
ornée d'un voile noir, venir au pied d'un vieux hêtre pleurer son crime
; et si vous interrogez les habitants du voisinage, ils vous diront
aussi que, fréquemment, ils ont vu, par une tiède nuit d'été, la belle
fée sur le bord de la fontaine, revêtue d'une tunique ensanglantée.
25 décembre 2010
Plaine de Caen - la brèche au Diable
Dans la plaine de Caen, un site remarquable s'appelle la brèche au Diable : une
montagne fendue comme par un coup d'épée et habitée par un torrent tumultueux !
D'un côté, des éboulis nés d'un chaos titanesque ou d'un jet de pierres diabolique ;
de l'autre, un mur vide et nu, supportant un tombeau en équilibre au-dessus de l'abîme.
C'est celui de l'actrice Marie Joly.
Le comte de Quesnay vivait dans son château, au milieu d'un riche domaine. Il était
fier d'avoir un enfant tant aimé, du nom de Lucia. Elle avait une grâce délicate
et parfaite et faisait figure de déesse. Tous l'adorait mais nul n'avait trouvé
le chemin de son cœur. Seul un poète ou un chevalier put l'émouvoir et être aimé
d'elle. Quelquefois, un barde ou un trouvère s'arrêtaient au château.
Un soir, un jeune et bel artiste vêtu de bleu se présenta. On lui fit place et,
quand il voulut chanter, Lucia lui demanda le récit d'un preux chevalier. Il narra
alors l'histoire du Chevalier Noir, du chevalier aux lions.
Toute la nuit, Lucia pensa aux exploits du Chevalier Noir ; au petit matin, elle
interrogea pour savoir si cette histoire était fictive ou réelle, si elle pouvait
espérer rencontrer ce preux. Le trouvère lui annonça qu’il se présenterait lui-même
dans quelques temps : puisque le Chevalier Noir cherchait le bonheur près d’une
femme belle et intelligente, il ne manquerait pas de passer par ce château. Un grand
espoir anima Lucia à partir de ce moment.
Un jour, le comte annonça l'organisation d'un grand tournoi. Le vainqueur recevra
la main de Lucia, après une année d'épreuves. Toute la Normandie se prépara pour
ce tournoi.
Le jour venu, deux rangs de quarante chevaliers s'élancent en des combats acharnés.
L'un après l'autre, ils sont déconfits. L'arène est jonchée de chevaux et de cavaliers
blessés ou morts. Seul, un cavalier à l'armure noire restait debout ; il n'avait aucune blessure, aucune marque de coup.
En vainqueur du tournoi, il se présenta devant Lucia qui présidait la fête. L'écu
de l'inconnu portait deux lions sous lesquels était gravée la devise :
QUAND TROUVERAI ?
Le casque ôté, Lucia reconnut le trouvère au chant troublant. Le comte reconnut
la victoire et renouvela sa promesse.
- Dans un an, jour pour jour, je reviendrai en ces lieux et offrirai à la reine
de mes pensées, mes victoires et mon coeur.
Un soir d'orage violent, le château sembla éclater sous les coups. Au matin, Lucia
avait disparu. Le diable l'avait enlevée et la retenait dans ses enfers pour l'asseoir
sur le trône des ténèbres. Elle refusait en se refusant aux menaces et en devinant
les craintes des siens au château du Quesnay.
Mais, trompant l'attention du démon épuisé par une nuit d'orgies, elle parvint à
s'enfuir. Elle était heureuse de revoir le soleil, la lumière, les fleurs et le
chant des oiseaux. Lucia retournait vers les siens, vers son château et son bonheur
annoncé.
Le diable découvrant la disparition de la belle était fou de rage. Il brisa les
rochers dans une colère infernale et retrouva Lucia évanouie au pied des pierres
éclatées. Le diable s'élança pour se saisir de la belle, quand un chevalier vêtu
de noir et portant un écu avec trois lions d'or surgit ; le diable ricanat, pensant
réduire cet intrus dans les flammes. Lucia reconnut son héros et poussa un grand cri ;
le diable recula et s'enfuit.
Le soir, le chevalier frappait à la porte du château, ramenant Lucia sur son destrier.
Bientôt le comte et la comtesse de Quesnay avaient recouvré la santé et le château
put retentir à nouveau du bruit des fêtes.
Depuis plusieurs siècles, le château a disparu, mais les roches bousculées par le
diable sont toujours présentes pour attester de l'histoire.
Charles BRISSON in "Légendes et Récits de Normandie"
18 décembre 2010
Bocage virois - les origines de la faux
Sur les origines de la faux, cet instrument si précieux en agriculture,
la tradition bocaine nous rapporte une légende curieuse. D'après elle,
la faux aurait été tout simplement apportée sur notre pauvre terre par
le diable en personne.
On était au temps de la fenaison.
Un laborieux ménage, le mari et la femme, avait loué comme il était
d'usage autrefois dans le Bocage, d'un propriétaire voisin, une grande
étendue en prairie pour en faire le foin. Ils devaient le couper, le
sécher et le mettre en mûlons. Le marché était en outre ainsi fait que,
moyennant une rétribution appropriée, ils effectueraient ce travail
dans un temps déterminé et relativement court, faute de quoi
l'obligation devenait nulle et ils recevraient aucune rétribution.
Mettant en pratique le vieux dicton "charité bien ordonnée commence par
soi", nos paysans commencèrent par couper et rentrer leur foin et ne
s'occupèrent de celui qu'ils avaient pris à charge qu'une fois leur
propre besogne achevée. Mais le temps passe vite quand il est bien
employé et il fuit sans qu'on s'en aperçoive ; quand le travail fut
fait, ils s'aperçurent que le temps fixé dans la convention était près
d'expirer et qu'ils n'avaient pas encore mis la main à l'œuvre : le
travail devait être terminé le samedi avant midi et l'on était au
mercredi.
Pour comble de malheur, le mari devait encore s'absenter le jeudi ;
comment sortir de là ? La femme surtout était décontenancée ; elle
fondait en larmes, pleurait amèrement et se confondait en plaintes
inutiles.
Sur ces entrefaites, un élégant monsieur, habillé à la mode des
personnages de la cour du roi du France, se présenta à elle sans
qu'elle l'entendit arriver :
- Je vous salue ma brave femme, dit-il en s'inclinant.
- Bonjour, répond-t-elle alors, toute interloquée.
- J'ai appris par hasard que vous étiez bien embarrassée pour couper le foin que vous avez alloué ; est ce vrai ?
- Eh oui, c'est vrai et bien trop vrai malheureusement, mon bon monsieur.
- Qu'est-ce donc qui vous embarrasse tant ?
- Bah, c'est que nous n'avons pas d'outil convenable pour faire notre tache à temps et nous éprouverons une fameuse perte.
- Allez, si c'est cela qui vous gêne, je peux vous tirer d'embarras en
peu de temps. Voyons, il est cinq heures du soir ! Si vous me
permettez, je me charge de couper votre foin cette nuit. A l'aurore
demain, il sera par terre. J'y mets toutefois une condition : oh pas
d'argent, je sais que vous n'en avez pas, mais voici : dès que j'aurai
fini de couper l'herbe, je viendrais vous trouver et il faudra que vous
donniez le nom de l'instrument dont je me serai servi. Vous aurez trois
reprises, pas davantage ; si à la troisième, vous ne me dites pas le
nom véritable, je vous prends simplement et vous emmène dans mes
sombres demeures.
- Oh, monsieur, que vous êtes bon ! Ah, dame, je serais bien contente, comment pourrais-je refuser ?
- Et bien, c'est une affaire entendue, dit le diable, car c'était lui qui s'exprimait ainsi.
Lorsque son mari rentra, la pauvre femme qui ne se sentait pas de joie, lui raconta son marché.
- Malheureuse, lui dit l'homme, tu nous a perdus. Tu as fait un marché
avec le diable, qu'allons-nous devenir, il faut trouver un moyen de le
rouler, on dit qu'il n'est pas encore bien malin. En tout cas, je vais
essayer.
Là dessus, notre paysan s'en va le long du chemin, qui bordait en
lisière la prairie qui était encore couverte de son foin, se blottit
dans la grosse haie qui formait taillis de ce côté et attendit les
évènements. A peine fut-il installé qu'une bande de diables avec de
grands outils sur le dos fit irruption. Il y en avait un peu de toutes
les catégories, de toutes les couleurs et de tous les diamètres, tous
ornés d'appendices frontaux plus ou moins proéminents. Une impression
lui vint, qu'il allait précipitamment communiquer à sa femme.
- Ce n'est pas la peine de te tourmenter, Marianne, lui dit-il en l'abordant, j'ai trouvé.
- Ah, tant mieux, répliqua-t-elle, mais qu'est-ce que c'est ?
- Laisse moi faire et tu verras. En attendant, tu viendras avec moi
cette nuit et tu apprendras le nom du fameux outil dont ils se servent,
ou je serais très surpris.
Ils attendent donc qu'il soit minuit, ou à peu près, et sortent
furtivement de leur demeure, à pas de loup, se dirigent sur le chemin.
A moitié de la route, ils aperçoivent à travers les branches touffues
d'une coudrière la légion de diables qui faisait manœuvrer furieusement
le grand instrument alors inconnu des humains.
Au milieu de la troupe, la femme reconnut le beau monsieur de la
vieille, il dépassait de beaucoup les autres et les commandait
vertement, en poussant des bordées de jurons formidables. Tous les deux
blottis sous la bordée de feuillages obscurs se donnèrent bien garde de
souffler mot. Un des diables qui venait vers eux avec une rapidité
vertigineuse, tenant la tête des faucheurs, échangeait de temps en
temps deux ou trois paroles à voix basse avec le chef de la bande. Il
était arrivé à une vingtaine de mètres environ du pied de la haie quand
soudain, son outil, ayant heurté brutalement un obstacle, rendit un son
fêlé.
Aussitôt il poussa d'une voix terrible cette phrase expressive :
- Ma faux est cassée.
Marianne en fut glacée d'effroi, mais chose bizarre qui ne l'effraya
pas moins : comme par enchantement, tout le monde disparut, même le
chef de la troupe infernale.
Qu'était-il donc arrivé à celui qui avait été cause du départ précipité
de la bande ? Lorsque le mari était venu le long de la praire et qu'il
avait vu les pierres qui pavaient le chemin, semées de ci de là, il
s'était dit : "voilà mon affaire, je vais mettre trois ou quatre de ces
gros cailloux dans l'herbe à couper ; quand les ouvriers passeront par
là, ils les heurteront de leurs outils. Et forcément, interrompant leur
travail, ils vont les nommer en disant qu'ils sont cassés ou
détériorés."
Dès le lever du jour, monsieur le diable vient tout joyeux à la maison
; il frappe à la porte, on lui ouvre et il entre, savourant à l'avance
la proie qu'il croyait tenir.
- Eh bien, dit il à Marianne, le nom de l'instrument, tu l'as trouvé ?
- Bah, mon bon monsieur, serait-ti pas une faucille ?
- Non, ce n'est pas cela ! Allons, dépêchons-nous, je n'ai pas le temps
de me morfondre ici à vous attendre. Voyons, du vif, vous avez encore
deux chances.
- C'est peut-être bien un faucillon !
- Non, dit Satan sèchement.
- Ah, je suis donc malheureuse. Qui que çà peut donc bien être ? continua la bonne femme qui faisait semblant de chercher.
- Allons, dépêchons nous, dépêchons nous, reprend Satan. Vous m'impatientez.
- Mais qui donc que çà peut bien être que çà ? Ce serait ti pas une
faux, par hasard, monsieur ? A vous dire vrai, c'est une faux. De vrai,
je vous le dis !
Nous laissons à penser la tête que le monsieur fit en entendant le nom.
Dans l'instant, il quitte la maison et Marianne, dans un tourbillon, en
faisant un bruit infernal, et en laissant derrière lui des odeurs
sulfureuses et nauséabondes.
Il était joué encore une fois, le pauvre diable, et après avoir rendu
un service non seulement aux deux bonnes gens, mais à l'humanité et à
l'agriculture entière.
A. MADELAINE - Au bon vieux temps
Récits, contes et légendes du l'ancien Bocage Normand (1907)
14 décembre 2010
Port-Mort - le gravier de Gargantua
D'après une autre version, qui est peut-être plus ancienne, "Gargantua en construisant la colline qui se trouve derrière le menhir et qui porte le nom de Côte Frileuse, se sentit tout à coup incommodé par un gravier qui était entré dans son soulier : l'ayant enlevé, il le lança loin de lui et il est retombé là où nous le voyons aujourd'hui.
Léon COUTIL - inventaire mégalithique
11 décembre 2010
Il avalerait le Havre
Il avalerait le Havre et la citadelle. Ce proverbe se dit des grands mangeurs, dignes émules de Gargantua.
Alfred CANEL - Blason populaire de Normandie (1859)
La Roquette - la Tête de l'Homme
Près de la ligne des Andelys à Saint Pierre du Vauvray, à deux cents mètres de la gare de la Roque, se dresse un roche qui, d'un côté, forme un énorme piton. Dans la partie supérieure on remarque une sorte de profil humain, ce qui lui a fait donner le nom de Tête de l'Homme. Mais à cause de l'aspect bizarre de ce rocher, une légende y est attachée suivant laquelle un jour, Gargantua, en compagnie de Grandgousier, serait venu s'asseoir sur son sommet et, trouvant l'endroit propice, s'y serait assis pour pécher, ayant faim, et s'étant adressé à un couvent des Andelys, on lui avait fait remarquer qu'on ne pouvait lui offrir d'aliments maigres en assez grande quantité. Des barques de pêcheurs étant venues à passer, il les attrape avec sa ligne et, les amenant à lui, les transporte toutes chargées aux Andelys. Gargantua ordonne de faire cuire immédiatement pécheurs et poissons, mais les moines de Saint-Jean lui firent comprendre qu'il ne pouvait manger les mariniers que ce serait "pechez mortel car ils étaient amphibies". Gargantua repris "salez-les donc pour que nous les goustions quelqu'austre jour".
Ce rocher porte aussi le nom de Fort Cousin et de Chaise de Gargantua.
Léon COUTIL - Inventaire mégalithique
06 août 2010
La Taranne
La Taranne était, en Normandie, un animal qui avait la forme d'un grand chien.
Cette ressemblance n'indiquait pourtant aucune sympathie entre lui et l'espèce canine,
dont il était au contraire, le plus terrible ennemi.
Pendant les nuits d'hiver, où elle faisait ses apparitions, la Taranne se plaisait
à tourmenter les chiens, à les faire crier, lorsqu'elle n'allait pas, ce qui arrivait
encore trop souvent, jusqu'à les dévorer.
La Taranne empruntait souvent des figures plus séduisantes que celle du chien,
revêtant, par exemple, l'apparence d'une belle dame.
Il faudrait reconnaître, dans la Taranne normande, soumis à ces puériles déguisements,
le Taranis celte, divinité formidable dont les attributs étaient identiques
avec ceux du Jupiter Tonnant des Grecs et des Latins.
Portrait du diable
Généralement fourchu,
cornu, velu, le diable est parfois un grand bouc ayant deux cornes par
devant et deux par derrière, et que celles de devant se rebroussent en
haut ; que le plus souvent, il n'a que trois cornes et qu'il a une
espèce de lumière dans celle du milieu, laquelle sert à allumer les
bougies du sabbat et celles de la messe qu'on y contrefait.
Il y a devant lui ses parties sexuelles qu'il montre toujours, longues
d'une coudée, écailleuses et sinueuses, en forme de serpent de grosseur
médiocre, d'un rouge obscur. Le diable a encore une grande queue par
derrière, avec un visage au-dessus, qu'il donne à baiser dans les
sabbats.
Alvimare - la cité de Limes
La Cité de Limes a encore été pour nos marins le sujet des histoires
les plus merveilleuses. On dit qu'en traversant la cité de Limes, le
voyageur remarque parfois sur le gazon des empreintes récentes en forme de
grands cercles, comme si on avait dansé. Ce sont, paraît-il, les traces
des pas de fées, qui furent de tous temps maîtresses de ce vaste domaine.
Comme dans la plaine de Carnac, elles viennent en cet endroit mener la nuit, au
clair de lune, leurs danses accoutumées.
Elles mêmes avaient préparé un chemin qui conduisait à leur
antique demeure ; en une nuit elles firent la chaussée qui conduit de Rouen
à Dieppe, à la pleine lune de septembre, elles venaient s'installer
à la Cité de Limes pour tenir une foire annuelle.
Elles étalent sur le gazon de précieuses marchandises, bijoux, riches
vêtements, étoffes brochées d'or et de soie. Malheur à
vous si, traversant la Cité, vous laissez vos yeux se fixer sur ces
marchandises ! L'éclat en est si doux que vous voudrez en vain continuer
votre chemin. Ces belles fées, à la taille légère, vêtues
de si blanches robes, vous entoureront, vous caresseront de belles paroles, les
heures s'envoleront et, sans vous en apercevoir, vous aurez été peu
à peu entraîné à l'autre bout de la Cité. Prenez garde,
vous êtes au bord de la falaise : la fée perfide va vous pousser et vous
précipiter en riant dans la mer.
Canteleu - les figures d'émail
Une coutume assez singulière s'est longtemps
maintenue dans cette localité : tous les ans, à la foire de la Saint
Gourgon, de petites figures en émail, les unes représentant des femmes,
les autres des hommes, étaient distribuées les premières aux garçons,
les autres aux filles, qui les portaient suspendues à leur cou avec un
ruban rose.
Mortain - la fosse Arthour
Le roi Arthur, après sa disparition, se réfugia dans la Chambre du Roi,
et sa fidèle compagne, la reine Genièvre, trouva un asile dans la Chambre
de la Reine, dont une entrée secrète était connue d'Arthur seul. Mais
l'arrêt de la fée puissante qui le protégeait, et avait présidé à sa
naissance, avait ordonné qu'il ne pourrait rendre visite à son épouse
qu'après la disparition du soleil derrière la montagne voisine.
Arthur obéit d'abord à cet arrêt sévère mais sa profonde tendresse pour
celle qui n'avait pas voulu l'abandonner le lui fit bientôt oublier.
Une fois, et sans attendre le coucher du soleil, il descendit de sa retraite
inaccessible, et alla rejoindre Genièvre. Il continua ses visites, mais une
punition terrible lui était réservée.
Un jour qu'il venait de quitter sa compagne et traversait le ravin, un bruit
inusité vint exciter sa surprise, et le fit se retourner. C'était le torrent
grossi, fougueux, menaçant, qu'il vit accourir et se précipiter vers lui,
grondant et mugissant. En un instant, l'onde perfide l'entoure de ses flots
tumultueux, et monte, monte toujours. Le prince essaie de lutter contre
l'irrésistible courant, se débat avec le courage du désespoir contre les
étreintes de la mort.
Vains efforts ! Sa dernière heure a sonné ; le torrent entraîne et
engloutit dans les profondeurs du gouffre l'amant infortuné. Du seuil
de sa grotte, Genièvre a suivi avec une affreuse angoisse les péripéties
de la lutte ; elle voit son époux disparaître, elle ne veut pas lui
survivre ; et, se précipitant du haut de la roche, va le rejoindre
dans l'abîme.
On affirme qu'autrefois, deux corbeaux, aussi blancs que des cygnes,
venaient planer lentement et mélancoliquement chaque jour au dessus
du gouffre, tombeau des deux amants. Leur aire était établi dans un
creux du rocher, et les laboureurs les respectaient, car ils
protégeaient les moissons des champs d'alentour contre les oiseaux
du ciel.
Un soir, ils prirent leur volée vers l'horizon lointain, disparurent,
et depuis nul ne les a revus. On raconte encore qu'au bon vieux temps,
celui qui ne pouvait suffire à ses labours, allait demander aide sur
le bord de la fosse Arthour, en ayant soin d'y déposer une piécette
blanche.
Le lendemain matin, il voyait sortir de l'eau deux taureaux noirs
qu'il emmenait, et qui se montraient infatigables au travail durant
la journée toute entière. Il fallait les ramener au bord de la fosse
à la tombée de la nuit, et ne pas oublier de leur attacher une botte
de foin entre les cornes. Arrivés au bord de l'eau ils prenaient leur
élan, et plongeant, regagnaient leur humide demeure.
Cherbourg - La rebette et le hibou
Les hommes étant encore dans l'état sauvage et ne sachant subvenir
à leurs besoins,
l'un d'eux s'était, par un temps froid et humide, appuyé contre une
haie, grelottant
tristement et ne pouvant manger les acres aliments que lui fournissait
la nature.
Perchée sur une haie voisine, une rebette le regardait piteusement,
elle aurait
bien voulu partager avec lui les plumes qui l'abritait, mais l'homme
était si grand et elle si petite. Il lui surgit tout à coup au cœur un
projet immense, dans son petit corps s'alluma un grand courage ; elle
avait résolu d'aller elle même au ciel implorer Dieu en faveur de sa
créature : au ciel c'était bien loin pour la pauvrette ! Aussi
vola-t-elle quatre jours entiers avant d'arriver, et le cinquième elle
vint tomber haletante et inanimée sur le giron de Dieu.
Le Seigneur en eut pitié, il la prit dans ses mains, la réchauffa, la ranima de
sa voix puissante et lui demanda la cause d'un si long voyage. L'oiseau lui
raconta les souffrances de l'homme, Dieu se laissa attendrir par elle et lui
confia le feu qui devait mettre un terme à toutes ces misères. La rebette revola
vers la terre, heureuse de son succès. Dieu lui avait bien recommandé d'aller
doucement de peur que, excitée par la résistance de l'air, le feu ne lui fit du
mal, mais la bonne oiselle était si pressée d'arriver qu'elle oublia la recommandation, et ses plumes, ses jolies plumes dont elle était si fière et qui
lui faisaient tant d'abri, ses jolies plumes furent brûlées.
Riche du présent de la rebette, l'homme ne tarda pas à découvrir l'usage qu'il
pouvait tirer du feu pour se réchauffer, faire cuire ses aliments et se soumettre
la nature, mais privé de son vêtement par trop de générosité, l'oiseau grelottait
à son tour. Ses frères, les autres oiseaux, s'en aperçurent, et, saisis de compassion,
ils résolurent spontanément de donner chacun une de leurs plumes pour revêtir
l'infortuné. Cela fut fait immédiatement ; mais là, comme partout, il se rencontra
un égoïste, le hibou, qui refusa de participer en rien à l'œuvre charitable ; les
oiseaux en furent si indignés qu'ils se précipitèrent sur lui, et à grand coup de
bec, ils le chassèrent de leur assemblée. Depuis cette époque le hibou vit seul,
retiré pendant le jour dans le creux des murailles et n'osant sortir que la nuit ;
mais cette retraite n'a pu désarmer la juste colère de ses frères ailés, car
aujourd'hui encore, si pour un moment il veut braver la honte que devrait lui
occasionner sa mauvaise action et s'aventure au milieu de ceux qui ne veulent
plus le reconnaître, le peuple oiseau l'en fait ressouvenir en s'assemblant
autour de lui, et le poursuivant de ses huées et de ses coups de bec, jusqu'à ce
qu'il se soit réfugié dans le trou qu'il ne doit plus quitter à la face du soleil.
Chaumont - le sire de Chaumont
C'était fête, grande fête, chez monsieur Rodolphe de Chaumont. Le castel, orgueilleux de ses hautes tourelles, fier de ses créneaux et d'un humble blason sculpté avait pris un aspect de joie et de plaisir. Il retentissait de charmants accords, d'une délicieuse harmonie. Les galeries et les salles somptueusement tendues de riches tapisseries, resplendissaient de l'éclat de mille lustres aux bougies parfumées. On n'entendait que vifs éclats de gaieté ; tout riait, tout dansait ; c'était le délire de la fin d'un bal, quand on danse de fatigue d'avoir dansé, quand les mains s'abandonnent, faibles et sans volonté, quand les têtes se rapprochent et laissent les cheveux se confondre. Vous savez, cette ivresse douce et voluptueuse qui s'empare si parfaitement des sens, quand le jour va venir arrêter l'orchestre et suspendre les danses.
Aussi, monseigneur Rodolphe, se hâtant de jouir de ces derniers instants, se félicitait-il de ses bonnes idées de fête ! Il avait en effet réuni tout ce que le pays contenait de riche et de beau, de gracieux et de noble. C'était à ruiner un prince ; mais monseigneur n'y regardait pas de si près ; fi donc ! Aller lésiner sur les registres d'un intendant, peut-être, eh non ! Monseigneur ne comptait jamais dans ses coffres. Que l'intendant réglât tout, qu'il vendit s'il le fallait les clochers, les vassaux, que faisait cela à ce noble sire ? Il voulait prendre de la joie, gaiement, sans soucis, sans ennuis.
- Monseigneur, disait quelquefois le pauvre régisseur, savez-vous que cette fête vous coûtera 60 000 livres tournois, savez-vous ?
- Cent mille, si tu veux, imbécile, maudit, friponne-moi, que m'importe ! Je veux cette fête, je te paie pour me la donner, garde tes sots avis pour toi.
A ces réponses insensées, l'honnête intendant se désolait de l'endurcissement de son maître. O ! comme il aurait voulu soufflet tous ces lustres, rendre ces meubles aux marchands ! Car Jehan aimait Rodolophe, il ne lui retenait jamais guère qu'un sixième de tout ce qui lui passait aux mains. Il y a bien des grands seigneurs qui ne se seraient pas ruinés avec un tel économe ; mais il n'en put être ainsi du nôtre, aussi fit-il une laide réception au malheureux, quand celui-ci vint lui dire un matin d'un ton désespéré !
- Monseigneur, je ne suis plus à vous ! Deux fêtes encore et il ne vous restera pas un vassal !
- Va, fit Rodolphe, va, ignorant. Avant huit je l'y veux avoir ces deux fêtes ! Oh ! C'est qu'en vérité j'aurai une ridicule figure, quand je serai ruiné !
Il les eut en effet, et, peu de jours après la dernière, le front soucieux, absorbé par de sinistres pensées, il se promenait devant les murs de son château que des créanciers impitoyables allaient faire vendre dans la journée. Au milieu de ses réflexions, il laissait échapper des mots sans suite, des imprécations contre le ciel, contre lui-même, finissant son monologue par ces paroles :
- Oui, je me donnerai volontiers à Satan !
A ce moment le vent souffla avec violence, un nuage passa devant le ciel naissant, messires Rodolphe ne remarqua rien de ces présages alarmants.
- Oui, reprit-il, il serait divertissant que Satan vint m'offrir un marché !
Et tout en le disant, il riait toujours de ce rirre sec et contraint, marque d'une rage étouffée.
Une toux et stridente se fit entendre près de lui. C'était un petit homme tout trapu, au teint basané, aux yeux enfoncés prudemment sous leurs orbites, mais pétillant d'un éclat étrange ; Rodolphe recula d'un pas.
- Que voulez-vous ? demanda-t-il à ce personnage bizarre.
- Que monseigneur m'excuse, je croyais qu'il m'avait appelé.
- Qui êtes vous ?
- Je suis... je suis... le petit homme se dressa sur la pointe des pieds. Je suis... un trouveur de trésors.
- Ah, ah, vous venez, ma foi, bien à propos, si vous pouvez m'en procurer un !
Il devint grave et sérieux, prit la main du sire dans la sienne. Rodolphe, la sentant froide comme la glace, voulut reculer, mais l'autre tenait ferme.
- Si vous me promettez d'être à moi dans un an, jour pour jour, vous êtes riche à écraser un roi.
- Soit !
Le petit homme poussa un éclat de rire satanique.
- Regardez à vos pieds... Il disparut.
Il y avait devant Rodolphe un monceau d'or qui venait à la ceinture. Quand il se vit possesseur d'un trésor qui semblait inépuisable, notre gentilhomme oublia bien vite à quel prix il avait acquis ces richesses ; il recommença sa vie joyeuse. Le castel redevint le rendez-vous de la jeunesse, de la folie, des plaisirs. Chaque jour vit se succéder nouvelle ivresse, nouvelles fêtes. Au milieu de ce tourbillon, Rodolphe avait bien autre hose à faire qu'à compter les jours e tse souvenir du pacte qu'il avait fait. Mais Satan, que la chose touchait de beaucoup plus près, y songeait pour lui. Une nuit, au milieu d'une fête, maître Jehan vint annoncer tout bas à l'oreille de son seigneur qu'un équipage attelé de deux chevaux noirs s'était arrêté dans la première cour du château.
- C'est un convive de plus qui nous arrive ?
- Non pas, monseigneur. C'est un petit homme habillé tout de noir, qui demande avec insistance à vous parler de suite.
Rodolphe prit des mains de son serviteur un petit bout de bougie allumé et descendit dans la cour... Son créancier, son visiteur de l'an dernier s'y trouvait !
- Eh bien ! dit-il en riant de façon à figer le sang dans les veines de son débiteur, avons-nous bien usé de nos richesses ; nous sommes-nous assez donné de plaisirs et de jouissances ? Allons, allons, sans façon, montez maintenant dans mon carrosse.
- Quoi ! Il y a déjà un an !
- Eh ! eh ! le temps ne vous a pas semblé long ; tant mieux ! tant mieux ! Voyons, montez le premier, nous irons bon train, je vous jure ; dans un instant, nous serons arrivés à l'endroit où je veux vous mener.
- Au moins, dit Rodolphe, reprenant sa présence d'esprit et son sang froid, laissez-moi dire adieu à mes amis car je me doute où vous voulez me conduire, et il n'est guère probable que j'en revienne.
- Bagatelle cela ! Je suis pressé, on m'attend là-bas.
- Accordez-moi seulement jusqu'à la fin de cette bougie. Il montrait celle qu'il avait à la main.
- Allons, j'attendrai jusque là !
- Merci, mon maître, s'écria Rodolphe, vous attendrez longtemps ! Et il lança la bougie dans un puits voisin.
- Damnation ! hurla le petit homme noir, se déroulant comme un immense dragon dont la queue renversa dans son vol la moitié du château.
On ne le reconstruisit pas, ajoute la tradition, et peu à peu, il finit par ne plus former que des débris qui couvrent encore actuellement une partie de la Butte Chaumont, voisine d'Argentan. Des antiquaires ont essayé de prouver que ces ruines appartenaient à une construction romaine. Nous n'avons garde de vouloir décider une si grave question, mais nous dirons en toute humilité, car la légende que nous venons de rapporter doit reposer au moins sur une origine quelconque, que ces ruines pourraient bien être tout simplement celles d'un château du Moyen-âge, renversé par un orage ou un tremblement de terre.
Octave FÉRÉ (1845)
Le pays des Margriettes*
Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient pas d'enfants, mais qui tenaient beaucoup à en avoir. A la fin, il leur en vint un. On célébra un baptême avec une grande solennité. Toutes les fées du voisinage y furent invitées, mais l'une d'elles, qu'on avait oubliée, se vengea en donnant à l'enfant un visage de singe. Toutefois, cette difformité ne devait durer que jusqu'à son mariage et quinze jours après.
Le roi et la reine étaient au désespoir ; on attendait avec impatience le moment où on pourrait le marier. Ce moment arriva enfin... enfin pour les parents car le prince n'y mettait pas d'empressement, sachant que sa figure de singe n'était guère propre à le faire aimer.
Ses parents, qui tenaient beaucoup à le voir changer de figure, lui remirent une pomme d'orange.
- Tu la donneras à celle des filles du pays qui te conviendra le mieux.
Puis le roi fit battre par le tambour de la ville que toutes les filles à marier eussent à se présenter devant le palais, pour que le prince pût se choisir une épouse parmi elles.
Les jeunes filles n'étaient pas très contentes, les riches surtout, à l'idée d'avoir pour mari un homme à la tête de singe, comme était le fils du roi. Mais il n'y avait rien à faire. Il fallait obéir. Elles arrivèrent donc toutes dans la cour du palais. Le prince les passa en revue ; celles devant lesquelles il avait passé sans leur donner la pomme d'orange se sauvèrent bien vite, heureuses d'être débarrassées. Le prince, qui lisait ce sentiment sur les visages, refusa de choisir entre elles et les congédia toutes.
Cela ne faisait pas l'affaire ni du roi ni de la reine, puisque ainsi, leur fils courait le risque de rester singe toute sa vie. Comme ils lui faisaient des remontrances, deux militaires amenèrent une jeune fille, une pâtoure, fort mal habillée, qui n'avait pas osé désobéir au roi en ne se montrant pas, mais s'était dissimulée derrière un arbre pour n'être pas aperçue. On la dénonçait comme s'étant soustraite à l'ordre qui avait été donné à toutes les filles du pays. Le prince la regarda ; il n'y avait dans ses yeux ni dégoût ni dédain. Il y avait de la modestie et de la sympathie. Son regard semblait dire :
- Je ne suis pas digne que le prince me choisisse, mais je le plains et je me sens toute disposée à l'aimer.
Le prince lui donna la pomme d'orange.
Il fallut la décrasser d'abord. On lui fit prendre un bain, on lui donna une belle robe de princesse, des colliers, des chaînes d'or. Ses compagnes ne l'auraient pas reconnue ; mais elle avait toujours ce doux et bon regard qui avait séduit le prince au premier abord. Il accepte avec joie cette charmante épouse. On fait une noce solennelle, une belle noce. Il n'y avait personne qui ne se mît aux portes pour la voir passer.
La jeune femme aurait été la plus heureuse des femmes, n'eût été le visage de son mari ; il était empressé, attentif du reste, elle sentait qu'elle l'aimait beaucoup, mais elle l'eût aimé encore bien davantage sans sa figure de singe.
Quand il était couché la nuit auprès d'elle, dans l'obscurité, il lui semblait qu'il n'avait plus cette affreuse figure. Une nuit, elle n'y tint plus, elle résolut de s'en assurer. Elle se lève tout doucement, nu-pieds, va chercher une bougie, et, sûre que son mari dort, elle le regarde.
C'était le plus beau prince du monde. Elle n'aurait jamais osé rêver tant de beauté et de grâc dans un mari. Dans sa joie elle fait un mouvement ; une goutte brûlante de bougie tombe sur la figure du prince, il se réveille.
- Malheureuse ! lui dit-il, je n'avais plus que quinze jours de pénitence à faire et j'aurais toujours été tel que tu me vois. Ta curiosité nous fait bien du mal à tous deux. Maintenant il faut absolument que je parte.
- Il faut que tu partes ? Où vas-tu donc ?
- Dans le pays des Margriettes. Adieu !
- Et tu ne m'emmènes pas ?
- Non, tu ne peux pas me suivre.
Il partit donc, mais sa jeune femme ne pouvait plus vivre sans lui ; et un beau jour elle se mit en route pour aller le rejoindre au pays des Margriettes.
Mais elle ne savait pas de quel côté était ce pays. Elle rencontre une vieille petite bonne femme toute courbée et appuyée sur son bâton.
- Ma bonne dame, ne pourriez-vous pas me dire où se trouve le pays des Margriettes ?
- Ma pauvre petite, ce doit être loin, bien loin, car je n'en ai jamais entendu parler. Mais, tenez, voilà trois châtaignes ; quand vous aurez besoin de quelque chose, cassez-les, cela pourra vous servir.
La jeune femme remercie la vieille et poursuit son chemin. Après avoir marché bien longtemps encore, elle rencontre une autre vieille.
- Pourriez-vous m'enseigner le pays des Margriettes, ma bonne dame ?
- Ma chère petite, je ne connais pas ce pays-là. Il faut qu'il soit bien loin, bien loin, car je n'en ai jamais entendu parler. Mais prenez ces trois noix-là, cela pourra vous servir ; seulement, ne les cassez qu'en cas de besoin.
La jeune femme remercia la vieille et continua son chemin. Mais il y avait bien longtemps qu'elle marchait. A un certain moment, elle se sentit lasse et s'assit sur le bord d'une haie. Une bonne femme qui passait par là, lui dit :
- Vous avez l'air bien fatiguée. Vous venez de loin, sans doute ?
- Oh oui ! de bien loin. Je voudrais aller au pays des Margriettes. Ne pourriez-vous pas m'indiquer le chemin ?
- Non, lui répondit la vieille. Je ne sais pas ce que c'est que le pays où vous voulez aller. Mais prenez toujours ces trois marrons. Cela pourra vous servir.
Ces trois vieille étaient les fées protectrices de la jeune femme ; seulement elle n'en savait rien.
Elle remercia la vieille et voulut reprendre son chemin à travers la forêt, mais elle était si fatiguée, si gatiguée qu'elle ne savait plus mettre un pied devant l'autre. Le soir, elle aperçoit une chaumière où il y avait du feu. Elle se dirige de ce côté. Une vieille femme était assise devant la porte.
- Je n'en puis plus de fatigue. Ne pourriez-vous pas me permettre de me reposer chez vous et d'y coucher ?
- Certainement, ma brave femme. Entrez et reposez-vous.
On lui sert une bonne soupe, on lui donne un bon lit.
- Dormez bien et reposez-vous, lui dit la vieille. Vous reprendrez votre route demain matin.
La pauvre jeune femme tombait de sommeil, elle s'endormit tout de suite. Le lendemain, on lui demanda où elle allait.
- Au pays des Margriettes. Savez-vous où c'est ?
- Non, mais mon cochon le sait. Il y va souvent, et revient chargé de toutes sortes de choses précieuses. Seulement, il part tout seul le matin, tantôt à une heure, tantôt à une autre, et l'on ne peut savoir d'avance à quel moment précis il fera le voyage.
- Eh bien ! mettez-moi à coucher avec votre cochon. Quand il bougera, je m'éveillerai et je le suivrai.
On lui dit que cela n'est pas raisonnable. On l'engage à se coucher dans un bon lit, la vieille l'éveillera le lendemain. La jeune voyageuse s'obstine. Il faut céder à la fin. On lui fait un lit avec de la paille fraîche ; elle se couche sans se déshabiller et s'endort, mais d'un oeil seulement. Dans le haut de la nuit, elle entend le cochon qui s'éveille, se secoue et s'en va en faisant : trrron ! trrron !
La jeune femme sort avec lui ; elle le suit et, de bon matin, ils arrivent devant un magnifique château où "tout plein" de gens allaient et venaient, comme s'il s'y passait quelque chose d'extraordinaire. Elle aperçoit une petite pâtoure et engage la conversation avec elle.
- Ma petite, ne pourriez-vous me dire ce que c'est que ce château et ce qu'on y va faire ?
- Madame, c'est le château des Margriettes ; et la demoiselle va se marier avec un jeune et beau prince qui est arrivé ici il n'y a pas longtemps.
- Si c'était mon mari ? pense-t-elle.
- Veux-tu changer d'habits avec moi, ma petite ?
- Oh ! Madame, ne vous moquez pas de moi.
- Je ne me moque pas, je parle sérieusement. Veux-tu troquer tes habits contre les miens ?
- Une princesse comme vous !
- J'ai été pâtoure avant d'être princesse. Changeons d'habits, te dis-je. Crains-tu de perdre au change ?
La paysanne, toute confuse, se déshabille. La jeune femme se revêt du costume de la bergère, en lui laissant le sien ; puis elle va se présenter au château, et demande si l'on n'a pas besoin d'une servante.
- Nous avons assez de serviteurs, lui répond-t-on.
Elle insiste. Pendant cette discussion, la demoiselle passe et ordonne que l'on retienne la petite pâtoure.
- Mais elle dit qu'elle n'a encore servi nulle part ! Elle ne saura rien faire.
- Elle saura toujours bien tourner la broche !
La voilà admise dans la cuisine en qualité de tourne-broche. Elle va et vient dans le château. Les apprêts de la noce se poursuivent. Elle a reconnu son mari. Mais comment s'approcher de lui ? Comment se faire reconnaître ?
Elle se souvient alors des présents qui lui ont été faits par les vieilles. Elle pèle ses trois châtaignes. Elles se transforment en un beau rouet tout en or, diamants et pierreries. L'une devient le rouet, la seconde, la quenouille, la troisième, la tête avec la broche, le fuseau et tout ce qui s'ensuit.
La princesse voit le rouet et l'admire.
- Qui a apporté cela ? dit-elle.
- Moi, dit la tourneuse de broche.
- Veux-tu me le vendre ?
- Je ne le vends pas, il faut le gagner.
- Que veux-tu que l'on fasse pour le céder ?
- Je veux coucher avec le prince cette nuit même à la place de la mariée.
Vous jugez comme on se récrie ! La jeune femme n'en démord pas. On se consulte, on voudrait bien ne pas laisser échapper ce rouet. Mais la mariée ne veut pas consentir à laisser son mari coucher avec cette fille de cuisine.
- Tu as tort, lui dit sa mère. Nous ferons prendre au prince de l'endormillon. Il s'endormira aussitôt qu'il sera couché et le rouet nous restera.
- Eh bien, soit ! dit-on à la fille de cuisine. Donne-nous ton rouet et tu coucheras avec le prince.
Pendant le souper, on fait prendre au prince un breuvage soporifique ; aussitôt qu'il est au lit, il s'endort. La jeune femme fait du bruit, chante, crie, elle pousse, elle le pince ; rien n'y fait, il dort jusqu'au jour. Seulement, ceux qui couchaient tout près de là se plaignent du tapage qu'on a fait dans la chambre du prince et demandent en grâce qu'une autre fois on les laisse dormir.
La jeune femme dépitée, mais non découragée, se retire dans le petit réduit qu'on lui a assigné ; et là elle casse ses trois noix. Il en sort un superbe trô* tout en or et en pierreries. La première noisette fournit le pied ; la seconde, les quatre bras ; la troisième, la manivelle pour le faire tourner. On parle de ce superbe trô* à la dame du château. Elle vient le voir.
- Qui a apporté cela ? demande la dame.
- Moi, madame, répond l'aide de cuisine.
- Veux-tu me vendre ?
- Je ne le vends pas, il faut le gagner.
- Que faut-il faire pour le gagner ?
- Me permettre de coucher encore aujourd'hui avec le prince.
On lui objecte que c'est extravagant, que c'est indécent ; rien ne la fait rougir, ni reculer. La mariée déclare qu'elle se repent d'avoir consenti une première fois, elle ne consentira pas une seconde.
Sa mère parvient à la calmer. On fera prendre cette fois encore de l'endormillon au prince, la jeune femme tâchera de l'éveiller comme l'autre nuit et ne réussira pas davantage, et le trô sera gagné.
La princesse cède encore une fois, et cette nuit se passe en effet comme la première. Le prince dort d'un sommeil de plomb, la jeune femme essaie en vain de le réveiller en pleurant, en criant, en faisant tout le bruit possible.
Les domestiques, que cela empêche de dormir, sont fort mécontents. Ils se plaignent au chef de cuisine, qui se charge de faire entendre leurs doléances.
Il va en effet trouver le prince.
- Prince, lui dit-il, il se passe quelque chose de bien extraordinaire la nuit dans votre chambre. Ce n'est pas votre femme qui couche avec vous, mais sa petite aide de cuisine, et elle fait toutes les nuits un bruit à empêcher tout le monde de dormir.
- En effet, pense le prince. Je me sens tellement lourd tous les soirs, quand je me mets au lit, qu'il doit y avoir quelque malice là-dessous. Certainement on me fait boire de l'endormillon. Mais si l'on m'en apporte la prochaine fois, je ne dirais rien, je le jetterai à la ruelle du lit, je ferai semblant de dormir, et je verrai ce qui arrivera.
La jeune femme voulut faire une troisième tentative. Il lui restait les trois gros marrons, elle les cassa, et elle vit apparaître devant elle un superbe dévidoir, plus riche encore et plus beau que le rouet et le trô. Le premier forma le pied ; le second, les quatre bras ; et le troisième les quatre fillettes. Le rouet et le trô n'étaient rien auprès du dévidoir.
La dame en fut émerveillée et proposa de nouveau à la petite tourne-broche de lui vendre.
- Je ne le vends ni pour or ni pour argent.
- Que veux-tu donc ?
- Coucher une troisième fois avec le prince.
- Tu y as déjà couché deux fois, et tu n'en es pas plus avancée.
- Je veux essayer une troisième fois.
Après avoir longtemps hésité, la mère et la fille consentirent encore une fois, la dernière, se promettant bien d'user de l'endormillon comme les deux premières nuits.
A peine le prince était-il au lit qu'on lui apporta la liqueur soporifique comme un bon cordial. Il ne dit rien et fit semblant de l'avaler, mais il la jeta à la ruelle et ferma les yeux comme s'il dormait.
Sa femme, l'ancienne, vint alors se placer à côté de lui. Dès les premiers mots qu'elle prononça, il la reconnut. Jusqu'alors il ne l'avait pas regardée sous ses vêtements d'aide de cuisine.
- Comment, ma femme chérie, c'est toi qui viens me retrouver ici ! Comment as-tu fait pour me découvrir ?
Elle lui raconta tout ce qui s'était passé et comment elle était parvenue à trouver le pays des Margriettes.
Le prince fut aussi enchanté de ce témoignage d'amour que de la beauté de la jeune femme, qu'il trouvait fort supérieure à celle de la fille du château.Il s'était marié avec elle par complaisance, et ne s'était jamais donné la peine ni de connaître ses sentiments, ni même de la bien regarder. C'était presque une révélation pour lui. Il ne voulut plus dès lors entendre parler de ce nouveau mariage. Mais comment se libérer ?
- Ne dis rien, dit-il à sa femme, je tâcherai d'arranger tout.
Le lendemain, quand tout le monde fut rassemblé : parents de la fiancée, invités de la noce et autre, le prince leur dit :
- Messieurs et mesdames, il m'arrive aujourd'hui une drôle d'aventure. J'avais fait faire dans le temps une clé pour mon secrétaire, puis je l'avais perdue. Comme je ne pouvais pas rester sans ouvrir mon secrétaire, j'avais fait faire une nouvelle clé. Mais voilà que je viens de retrouver la vieille, au moment où je ne me suis pas encore servi de l'autre. Laquelle vaut-il mieux garder, de la vieille ou de la neuve ? La vieille, n'est-ce pas, dont j'ai fait usage et que je connais bien ? N'êtes-vous pas de cet avis là ?
- Certainement, répondit-on ; il vaut beaucoup mieux garder la vieille, celle dont on avait l'habitude de se servir et qui convient le mieux à la serrure.
- Je suivrai votre conseil. Ma vieille clé que j'avais perdue, la voilà, dit-il, en montrant la jeune aide de cuisine. Je l'ai retrouvée, et je la reprends, selon le conseil que vous m'avez donné.
Jean FLEURY (1883)
* "margriettes" voudrait dire "marguerites"
* le trô ou trouil est une sorte de dévidoir vertical qui sert à mettre en écheveau le fil roulé sur les fuseaux. le dévidoir dont il est question plus loin sert à mettre en peloton le fil qu'on à mis en écheveau au moyen du trô.
La fille sans mains
Une dame avait une
fille si belle, que les passants, quand ils l'apercevaient,
s'arrêtaient tout court pour la regarder. Mais la mère avait elle-même
des prétentions à la beauté et elle était jalouse de sa fille. Elle lui
défendit de se montrer jamais en public : cependant on l'apercevait
quelquefois, on parlait toujours de sa beauté ; elle résolut de la
faire disparaître tout à fait. Elle fit venir deux individus auxquels
elle croyait pouvoir se fier et elle leur dit :
- Je vous promets beaucoup d'argent et le secret, si vous faites ce que
je vous dirai. L'argent, le voilà tout prêt. Il sera à vous lorsque
vous aurez accompli mes ordres. Acceptez-vous ?
La somme était considérable, ceux à qui elle s'adressait étaient pauvres ; ils acceptèrent.
- Vous jurez de faire tout ce que je vous dirai ?
- Nous le jurons.
- Vous emmènerez ma fille ; vous la conduirez dans une forêt loin d'ici
et là vous la tuerez. Pour preuve que vous aurez accompli mes ordres,
vous m'apporterez, non pas seulement son coeur, car vous pourriez me
tromper, mais aussi ses deux mains.
Les hommes se récrièrent.
- Vous avez promis, leur dit-elle, vous ne pouvez plus vous dédire. De
plus, vous savez la récompense qui vous est réservée. Je vous attends
dans huit jours.
Les voilà donc partis avec la jeune fille. On lui dit qu'il s'agissait
de faire un petit voyage dans l'intérêt de sa santé. Elle fut bien
étonnée du choix de ses deux compagnons de voyage, mais le plaisir de
voir du nouveau lui fit oublier cette circonstance. Elle les suivit
donc sans inquiétude.
Quant à eux, ils ne laissaient pas d'être troublés. La jeune fille
s'était toujours montrée bonne pour eux ; elle leur avait rendu divers
petits services ; il était bien pénible d'avoir à lui ôter la vie.
On chevauche, on chevauche dans les bois. On arrive enfin à un endroit
bien désert. Les hommes s'arrêtent et font connaître à la jeune fille
l'ordre de sa mère.
- Est-ce que vous aurez la cruauté de me tuer ? leur demanda-t-elle.
- Nous n'en avons pas le courage ; mais comment faire ? Nous avons juré
de rapporter à votre mère votre coeur et vos deux mains. Le coeur, ce
ne serait rien ; celui des bêtes ressemble à celui des hommes ; mais
vos mains, nous ne pouvons tromper votre mère là-dessus !
- Eh bien ! coupez moi les mains et laissez-moi la vie.
On tue un chien, on lui enlève le coeur ; cela suffira. Quant aux mains, il faut bien se résoudre à les lui couper.
On se procure d'abord de cette herbe qui arrête le sang ; puis,
l'opération faite, on bande les deux plaies avec la chemise de la jeune
fille ; on emporte les mains et on abandonne la malheureuse victime
dans les bois, après lui avoir fait promettre de ne jamais revenir dans
le pays de sa mère.
La voilà donc toute seule dans la forêt. Comment se nourrir sans mains
pour ramasser les objets, pour les porter à la bouche ? Elle se nourrit
de fruits, qu'elle mordille comme elle peut ; mais les fruits sauvages
ne sont guère nourrissants. Elle entre dans le jardin d'un château et
là elle mordille les fruits qu'elle peut atteindre, mais n'ose se
montrer à personne.
On remarque ces fruits mordillés. Presque tous ceux d'un poirier y ont
déjà passé. On se demande qui a pu faire cela ; un oiseau, peut-être,
mais encore quel oiseau ?
On fait le guet. Aucun gros oiseau ne se montre ; mais on aperçoit une
jeune fille qui, ne se croyant pas observée, grimpe dans les arbres
fruitiers. On la suit des yeux pour voir ce qu'elle fera. On la
surprend mordillant les fruits.
- Que faites-vous là, mademoiselle ?
- Plaignez-moi, répond-t-elle en montrant ses deux bras privés de mains, plaignez moi et pardonnez moi.
Celui qui l'avait surprise était le fils de la maîtresse du château. La
mutilation qu'on avait fait subir à la jeune fille n'avait pas altéré
sa beauté, la souffrance lui avait même donné quelque chose de plus
séduisant.
- Venez avec moi, lui dit-il.
Et il l'introduisit secrètement dans la maison. Il la conduisit dans
une petite chambre et l'engagea à se coucher ; puis il alla trouver sa
mère.
- Eh bien ! tu as été à la chasse, lui dit-elle ; as-tu attrapé des oiseaux ?
- Oui, j'en ai attrapé un, et un très beau. Faites mettre un couvert de plus ; mon oiseau dînera à table.
Il fit ce qu'il avait dit ; il amena la jeune fille à ses parents.
Grande fut l'étonnement quand on la vit sans mains.
On lui demanda la cause de cette mutilation.
Elle répondit de manière à ne pas compromettre personne : elle ne se
croyait pas encore assez loin pour que sa mère ne pût apprendre de ses
nouvelles ; elle savait que dans ce cas ceux qui l'avaient épargnée
seraient traités sans pitié, et elle supplia ceux qui l'interrogeaient
de lui permettre de rester cachée.
Mais cela ne faisait pas l'affaire du jeune homme, qui s'était épris
d'elle et désirait l'épouser. Sa mère combattit cette idée ; elle ne
voulait pas d'une belle-fille sans mains, d'une bru qui lui donnerait
peut-être des petits-enfants sans mains comme elle ! Le fils insista,
et il insista tellement que sa mère lui dit :
- Epouse-la si tu veux, mais c'est bien contre mon gré.
Le mariage fut célébré ; les époux furent heureux, très heureux, mais
ce bonheur ne dura pas longtemps. Bientôt après le mari fut obligé de
partir pour la guerre. Ce fut avec de vifs regrets qu'il se sépara de
son épouse, et il recommanda qu'on lui envoyât souvent de ses nouvelles.
Quelques mois après un serviteur vint lui apprendre que sa femme lui
avait donné deux beaux garçons ; mais il l'engagea à revenir au plus
tôt, parce que sa famille était mécontente qu'il eût épousé une femme
sans mains.
Revenir, il ne le pouvait pas ; mais il écrivit à sa femme une lettre
des plus aimables et une autre à sa mère, où il lui recommandait
d'avoir bien soin de sa femme bien-aimée.
Mais, loin d'en avoir soin, on cherchait à s'en débarrasser. On écrivit
au jeune marié que sa femme était accouchée de deux monstres. On
s'empara des lettres qu'il avait écrites à sa femme et on en substitua
d'autres dans lesquelles on lui faisait prononcer des accusations
abominables contre elle et dire qu'il fallait qu'elle fût bien coupable
puisque Dieu, au lieu d'enfants, lui avait envoyé deux monstres. On
finit par persuader à la jeune femme, à force de le lui répéter,
qu'après ces lettres il serait imprudent à elle d'attendre le retour de
son mari, qui serait capable de la tuer, et que le meilleur pour elle
c'était de s'en aller.
Elle se laisse persuader ; on lui donne quelque argent ; elle s'habille
en paysanne et la voilà partie avec ses deux enfants dans un bissac,
l'un en avant, l'autre en arrière ; mais sa mutilation la rendait
maladroite ; en se penchant pour puiser de l'eau dans une fontaine,
elle y laissa tomber un de ses enfants. Comment le retirer, puisqu'elle
n'avait pas de mains ?
Elle adressa à Dieu une courte mais fervente prière, puis elle enfonça
ses deux bras, ses deux moignons, dans la fontaine pour tâcher de
rattraper l'enfant.. Elle le rattrapa, en effet, et, en lui ôtant ses
habits mouillés, elle s'aperçut que ses deux mains avaient repoussé ;
Dieu avait entendu la prière de son amour maternel et lui avait rendu
les membres qu'elle avait perdus.
Elle put dès lors travailler de ses mains et gagner la vie de ses deux enfants. Elle vécut ainsi douze longues années.
Quand son mari revint de la guerre, sa première parole fut pour elle.
Sa mère fut tellement furieuse de voir que malgré tout ce qu'on lui
avait dit contre sa femme, il l'aimait encore, qu'elle faillait se
jeter sur lui pour le battre.
Il la laissa dire et demanda qu'on lui rendît sa femme. Le fait est que
personne ne savait ce qu'elle était devenue. Il pensa qu'elle ne pas
être morte cependant, et il se mit en voyage, décidé à la retrouver en
quelque endroit qu'elle se fût retirée.
Il s'adressait à tout le monde pour avoir des renseignements. Il
rencontra un jour un petit garçon, éveillé et intelligent, qui
l'intéressa ; il lui demanda quelle était sa maman. L'enfant répond que
sa maman a été longtemps sans mains, qu'il a un frère du même âge que
lui ; et, apercevant son frère, il l'appelle.
- Viens, lui dit-il, voici quelqu'un qui s'intéresse à nous et à notre mère.
Le second enfant était aussi semblable et aussi intelligent que le
premier. Le voyageur les interroge sur leur vie passée. Tous les
renseignements coïncident, il ne doute pas qu'il ait retrouvé sa
famille.
- Et votre mère, mes enfants, où est-elle ? Allez me la chercher bien vite.
La mère, qui était à un étage supérieur, s'empresse de descendre. Il la
reconnaît tout de suite, malgré les douze années de séparation. On
s'explique, on s'embrasse, on retourne au pays, on se réinstalle au
château. Réconciliation générale.
Pas pour tous, cependant. La méchante mère, qui avait froidement
ordonné de mettre sa fille à mort, fut enfermée dans un souterrain et
dévorée par les bêtes.
Jean FLEURY - Littérature orale de la Basse Normandie (1883)
05 août 2010
Le merle blanc
Un roi assez vieux, avait trois fils. Les deux aînés étaient méchants, emportés, brutaux même. Quant au cadet, il était doux, mais assez simple d'esprit. Un certain jour, le roi les rassembla tous trois et leur dit :
- On m'a assuré qu'à cinquante lieues d'ici, dans une grande forêt, il y a une bête merveilleuse qu'on nomme le merle blanc. Cette bête a le pouvoir de rajeunir celui qui peut la posséder. Me voilà avancé en âge ; si donc quelqu'un pouvait m'apporter cette bête merveilleuse, je suis disposé à l'en récompenser par ma couronne.
L'aîné, prenant alors la parole, demanda à son père de le laisser aller à la recherche du merle blanc et déclara qu'il l ne reviendrait point sans l'avoir trouvé.
Le roi lui fit donner des armes, un bon cheval et de l'argent, et le laissa partir.
Après avoir marché longtemps, il arriva dans une grande et belle ville, où régnait un roi débonnaire et ami du plaisir. Le prince, bien accueilli par les habitants qui le voyait porteur d'un beau sac rempli d'or, ne tarda pas à être introduit au milieu de la cour dissipée par le roi régnant. De sorte que, un an après son départ, il n'était pas encore de retour.
Voyant cela, le second des fils du roi partit à la recherche du merle blanc, emportant comme son frère un beau cheval, des armes et de l'or. Il lui arriva les mêmes aventures qu'à son frère, qu'il rencontra dépouillé de tout, dans la ville des plaisirs. Malgré cet exemple, il y mena une vie dissipée, oubliant complètement et son père et la couronne promise à celui qui pourrait ramener le grand merle blanc. De sorte qu'un an après son départ, le roi n'en avait reçu aucune nouvelle.
Alors le cadet dit à son père :
- Sire, si vous le permettez, j'irai, moi aussi, à la recherche de la bête merveilleuse, et, Dieu aidant, j'espère vous revenir avant trois mois. Faites-moi donner un peu d'argent. Je n'ai pas besoin d'armes et de cheval pour faire ce voyage. C'est à ma bonne étoile que je remets le soin de mon succès.
Après quelques difficultés, le roi laissa partir son dernier fils.
Cinq jours après avoir quitté le palais de son père, le prince traversait une forêt lorsqu'il entendit les cris d'une bête. Courir dans cette direction et arriver près d'un renard pris au piège fut pour lui l'affaire d'un instant. Ému de pitié, le jeune prince débarrassa le renard, qui le remercia en disant :
- Écoute, tu m'a sauvé la vie. Pour te récompenser de ton bon coeur, je me mets à ta disposition ; quand tu auras besoin de mon assistance, tu diras Renard, renard, passe monts et vallées, j'ai besoin de ton secours. Je viendrai, et il n'est point de chose qui puisse me résister. Je sais que vas pour t'emparer du merle blanc. Il se trouve à deux lieues d'ici, à cent pas de la grosse tour de la ville. Il est dans une grotte gardée par deux dragons. Pour endormir ces bêtes, tu prendras seize pains de quatre livres et deux oies. Tu mettras tremper les pains dans l'eau-de-vie et tu iras près de la grotte jeter ces provisions aux dragons. Une heure après, le merle blanc sera en ta possession. Cours, et surtout fais diligence. Un dernier conseil : ne rends service à personne avant que je ne t'aie revu. Adieu !
Ayant ainsi parlé, le renard disparut dans la profondeur des bois.
Resté seul, le prince continua sa route et arriva bientôt aux portes de la ville où sa mise simple ne le fit pas remarquer. Ayant entendu le bruit de la trompette dans une rue voisine, il s'y rendit et y vit une nombreuse populace entourant les officiers du roi, qui annonçaient l'exécution pour le lendemain matin de deux princes étrangers coupables de haute trahison.
Le jeune homme ne douta pas que ce ne fussent ses deux frères. Il alla acheter les pains, les oies et l'eau-de-vie nécessaires, et partit pour rejoindre la grosse tour de la ville. Il y arriva, compta cent pas en allant droit devant lui et trouva effectivement la grotte du merle blanc. Une grande odeur de soufre le suffoqua, mais il s'approcha et jeta aux dragons les provisions qu'il avait apportées. Une heure après, le fameux merle blanc était en sa possession. C'était un oiseau gigantesque, dont les ailes brillaient comme le soleil.
- Que veux-tu de moi ? demanda l'oiseau ; parle ! je suis à tes ordres.
- Je voudrais d'abord que me fasses délivrer mes deux frères qui sont prisonniers du roi.
- Soit ! monte sur mon cou et je t'y conduirai.
Ce disant, le merle blanc se rapetissa tellement qu'il ne parut pas plus gros qu'un coq. Le prince enfourcha ce nouveau coursier et se trouva bientôt au milieu de ses frères, qu'il enleva au nez de leurs gardiens ébahis.
Malgré le bon service que venait de leur rendre le cadet, les deux princes ne songèrent, aussitôt libres, qu'à s'emparer de la bête merveilleuse.
- As-tu vu, dit l'un, la belle carrière d'or qui se trouve là-bas ?
- Non, je n'ai pas songé à la regarder en passant
- Alors, venez la voir.
Et les trois frères de se rapprocher du gouffre. Pendant que le cadet se penchait pour mieux voir, il fut poussé par ses deux frères et tomba au fond de la mine.
Lorsqu'il revint à lui, il songea au renard qu'il avait sauvé et se mit à crier : Renard, renard, passe monts et vallées, j'ai besoin de ton secours !
Ces mots étaient à peine prononcés que déjà le renard était auprès de lui, et, en léchant les plaies que lui avaient faites sa chute au fond du souterrain, le guérit complètement.
- Maintenant que te voilà guéri, lui dit le renard, il te reste à sortir du trou. A cet effet, tu vas te tenir à ma queue et je te remonterai. Ne t'avise pas de lâcher ma queue, car ce serait à recommencer. Tiens-toi bien, je monte !
Et le renard monta en l'air, traînant après lui le prince cramponné à sa queue. Le renard allait atteindre le bord du gouffre lorsque le prince, fatigué, lâcha le renard et retomba tout meurtri au fond du gouffre.
Le renard revint trouver le jeune prince, le ranima et lui fit recommencer l'ascension du souterrain.
Cette fois, le prince arriva heureusement en terre ferme.
Après avoir remercié le renard des services qu'il lui avait rendus, le jeune prince sen alla rejoindre le château de son père. Avant d'y arriver, il se vêtit d'un habit de garçon de ferme, se teignit le visage et vint demander au roi, son père qui ne le reconnut pas sous ses habits d'emprunt, de lui donner la garde du merle blanc que ses deux frères avaient rapporté comme leur conquête. Il fut accepté.
Il apprit alors que le merle blanc avait déclaré au roi qu'il ne le rajeunirait pas si on ne lui amenait celui qui l'avait conquis sur les deux dragons. Les deux princes avaient dit à leur père que c'étaient eux-mêmes qui avaient pris la bête, et que c'était pour se venger que le merle blanc disait que ce n'étaient pas eux qui l'avaient pris.
Dès que le jeune prince fut entré dans la salle où se trouvait le merle blanc, il vit l'oiseau s'abaisser et lui commander de monter sur son cou, ce qu'il fit. Une seconde après, tous deux étaient dans la salle du roi à qui ils racontèrent les supercheries des deux princes.
Outré de colère, le roi fit dresser deux bûchers dans la cour du palais, y fit lier les deux fils aînés et les fit brûler vifs. Puis il prit sa couronne et la donna au jeune prince.
Un instant après, le vieux roi était redevenu jeune, grâce au fameux merle blanc.
E. H. CARNOY (1979)
02 août 2010
Amfreville sous les Monts - la côte des deux amants
Sur le petit revers du coteau où s'étendent maintenant les maisons rustiques
d'Amfreville sous les Monts, se déployaient jadis les hautes murailles d'un puissant château,
dont les ruines ont disparu depuis longtemps. Là régnait un tyran ; sa fille, d'une
rare beauté, inspira une violente passion à un chevalier du voisinage, qu'elle aimait.
Le père de la damoiselle, voyant leur amour d'un oeil défavorable, attacha à leur
union une condition, dont les caprices féroces du pouvoir blasé expliquent à peine
la brutale folie. Le chevalier ne devait obtenir le titre d'époux qu'après avoir,
sans se reposer ni s'arrêter, porté son amante sur ses épaules, du pied de la côte
au sommet, par le sentier rapide qui s'élève audacieusement vers le ciel. Rien
n'étonne son courage, n'affaiblit sa résolution. Il part.
"Déjà de ce coteau le plus rude est franchi ;
Son pas n'a point changé, son corps n'a pas fléchi,
Son fardeau le soutien."
Ducis
Il est près d'arriver aux pavillons magnifiques élevés sur la plate-forme où les juges l'attendent pour le couronner : tout à coup, il chancelle, il tombe ; la jeune fille le relève, et, voyant que ce n'est plus qu'un cadavre, elle le prend dans ses bras et se précipite avec lui du haut de la roche. Le vieux châtelain, accablé de douleur, fit élever sur la plate-forme, une chapelle funéraire qui devint un vaste moutier, appelé le Prieuré des Deux Amants.Charles NODIER - La Seine et ses bords (1836)
La Seine et l'Andelle se joignent pour ne plus se quitter au pied de la côte des Deux Amants.
Sur ce petit revers du coteau où s'étendent maintenant les domaines
rustiques des habitants d'Amfreville, se déployaient autrefois les
hautes murailles d'unurut de fatigue, elle de sa douleur.
Tous deux trouvèrent leur tombeau dans le lieu même où on venait de
faire pour eux les apprêts d'une plus douce union. Puni de son
extravagante cruauté par la perte de ce qu'il avait de plus cher, le
vieux châtelain fit élever sur cet emplacement une chapelle funéraire,
inutile monument de ses regrets. Quelques siècles après, cette chapelle
était devenu un vaste moutier qu'on appelait le prieuré des Deux Amants
et dont le souvenir n'est pas entièrement effacé.
Ducis n'est pas le seul de nos poètes à qui cette aventure ait inspiré
des vers. Bien des siècles avant lui, les Bretons en avaient fait un
lai que Marie de France, la Sapho du Moyen Âge, transporta dans ses
ingénieuses poésies. Mais, douée d'une délicatesse de tact et de
sentiment qui caractérise à la fois son sexe et le tour particulier de
son esprit, elle alla chercher avec soin à modifier l'impression que
produit, dans la version populaire de cette histoire, la barbarie sans
motif du père de la jeune fille.
Ce vieillard devenu, au gré de la brillante imagination de Marie,
souverain d'une puissante nation qu'on appelle les Pistréiens, n'a mis
à la position de sa fille une condition si difficile à remplir que pour
éloigner des prétentions qui doivent le séparer d'elle ; car depuis la
mort de la reine, cette fille unique et chérie est sa seule
consolation, et il ne voit pas sans effroi le moment de la quitter.
Il n'y a pas moins d'art et de goût dans la manière dont Marie ménage
la catastrophe, et justifie le consentement de l'amante, en supposant
qu'elle n'a rien négligé pour soustraire son époux de tous les dangers
de l'épreuve. Cette fille de roi a découvert qu'elle avait à Salerne
une parente riche et fort experte dans la préparation de médicaments :
naïveté délicieuse qui transporte à cette époque d'innocence et de
simplicité ! Elle en obtient facilement un électuaire précieux dont la
vertu divine dissipe à l'instant toutes les fatigues, rend la fraîcheur
et la santé aux corps les plus affaiblis. Plus sage et plus fortunée,
si elle s'était précautionnée en même temps de quelques recettes
assurées contre la présomption de la jeunesse et de l'amour.
L'amant refuse en effet de recourir à ce moyen certain de succès pour
devoir tout son bonheur à sa propre force, et quand la damoiselle
verse, sur ses lèvres déjà décolorées, la liqueur impuissante, il est
trop tard pour le sauver. Il a rendu le dernier soupir.
On ajoute que le breuvage échappé de sa main défaillante communiqua une
vertu salutaire aux plantes qui en furent arrosées, et depuis ce temps
la médecine va recueillir sur la côte des Deux Amants des baumes pour
toutes nos douleurs.
Appeville dit Annebaut - la petite fileuse
Il y avait autrefois à Appeville-dit-Annebaut une petite vieille bonne femme, qu'on appelait la mère Jeanne, et plus communément, la petite fileuse d'Appeville. De tous temps on l'avait vue assise à son rouet, et filant, car elle était bien pauvre ! Il lui fallait
pour vivre qu'elle travaillât tout le jour et une partie de la nuit.
La mère Jeanne vint à mourir.
Elle croyait à la justice de Dieu. A cause de quelques légères
peccadilles, avant de rendre le dernier soupir, elle fit promettre à sa
fille de faire dire des prières pour le repos de son âme.
Celle-ci lui avait promis.
Mais, quoiqu'elle aimât bien quelque peu la pauvre mère Jeanne, comme
elle avait un bon mari et un amour d'enfant, elle oublia assez vite la
défunte et l'engagement qu'elle avait pris vis à vis d'elle.
Or, une nuit, la trente-troisième après le décès de la petite fileuse,
les deux époux dormaient avec leur enfant au milieu d'eux ; tout à coup
un bourdonnement, un ronron sonore, le bruit d'un rouet qui tourne, ou
d'un chat faisant la sieste, se fit entendre ; puis, au centre de la
chambre, dans un rayon de lune qui s'infiltre, par une fente, à travers
l'auvent vermoulu, apparaît une toute petite vieille, assise devant un
rouet, et qui file, file, file, avec une activité surprenante.
A la pose, taille, physionomie, on ne pouvait s'y méprendre, c'est la mère Jeanne !
- Oh ! grand-mère ! grand-mère ! s'écrit l'enfant tout joyeux qui saute en bas du lit pour courir près de la petite fileuse.
Le père et la mère se lèvent à leur tour.
- Ah ! Ah ! Mes enfants, dit la mère Jeanne d'une voix railleuse, tout
en continuant de filer, on oublie bien vite les pauvres vieux trépassés
!
Et, après cette lugubre plaisanterie, la mère Jeanne se remet à filer
de plus belle en chantant un vieux refrain qu'accompagne en sourdine le
bruit monotone du rouet.
Puis elle reprend :
- Mes enfants !... les bons petits cœurs !... L'on fait de belles
promesses... l'on pleure... l'on prie... Baste ! Les vieux parents …
peine refroidis sont déjà oubliés !... Et tourne, tourne mon fuseau,
tourne mon léger fuseau... Ah ! Ah! Ah ! Les enfants ! Les bons petits
cœurs !... Les bons petits cœurs reconnaissants !...
Et le rouet allait toujours son train.
Cependant, peu à peu, à partir du chant du coq, la petite vieille, le
rouet, la quenouille, tout semble devenir moins distinct, tout se mêle,
tout disparaît, comme disparaissent les ombres de la nuit devant l'aube
matinale.
La même apparition se présenta ainsi plusieurs nuits, et chaque nuit
les reproches de la mère Jeanne devenaient plus amers et le rouet plus
actif.
La fille, qui n'était pas bien riche et qui était très avare, tint bon
pendant quelques temps, mais à la fin, effrayée de ces continuelles
visites nocturnes, elle se décida à faire dire des messes pour le repos
de l'âme de la défunte.
Depuis cette époque, dit-on, la petite fileuse d'Appeville n'est pas revenue visiter ses enfants.
Émile DUMONT, Légendes et traditions de mon pays (1861)
Le bonnet de coton
Sans souci des lois de la mode
Jadis dans nos vallons normands
D'une coiffure bien commode,
On fit usage fort longtemps.
Et, de fil, de soie ou de laine,
Cette coiffure, dit-on
Pour Jean-Pierre ou Madeleine
C'était un bonnet de coton.
On m'a dit que ma grand-mère
Qui le portait à ses quinze ans
Était belle sous lui naguère,
Bien qu'elle n'eut ni fleurs, ni ruban.
Surtout alors quand la fillette
Au vent, égrenant sa chanson,
Faisait voltiger la bouffette
Du petit bonnet de coton.
Quand elle épousa mon grand-père
A la noce furent admis
Chaque famille toute entière
Avec un grand nombre d'amis.
Et pendant trois longs jours de fête
Où l'on dansa maint rigodon
Elle s'en donna la bouffette
Des jolis bonnets de coton.
Mais bientôt les ans arrivèrent,
Les infirmités avec eux,
Les fameux bonnets se calmèrent.
Ils moururent, les deux bons vieux.
Et maintenant au cimetière
Qui domine le gai vallon,
Ils dorment dans l'étroite bière
Avec leur bonnet de coton.
Chez nous, on bénit la mémoire
Des pauvres gens trépassés
Car on trouva dans leur armoire
Des trésors par eux amassés :
Louis d'or à mainte effigie,
Brillants écus du plus beau son,
Toute une fortune blottie
Dans un vieux bonnet de coton.
Alphonse POUPÉE, in "Almanach Annuaire de l'Eure" (1920)
